« Rien n'est plus difficile à connaitre que la constitution d'un individu donné » (Alexis Carrel).
Sékou Touré avait, en effet, de réelles qualités humaines !
Sa gaieté était cordiale et communicative ; il comprenait la plaisanterie, ou semblait la comprendre pour les besoins du moment. Personnellement, et à l'époque où nous nous « fréquentions » encore, l'un l'autre, je me suis beaucoup servi de cette forme de rapport social, pour lui faire avaler quelques amères vérités capables de barbouiller les estomacs les plus solides.
Sékou Touré aimait aussi la compagnie, pour elle-même, et aussi pour se distraire de ses démons intérieurs. J'en veux pour preuve ces longues séances de jeux de dames avec ses courtisans de tout bord : médecins, fonctionnaires, commerçants guinéens et libanais. Mais surtout, il n'était pas indifférent de le laisser gagner, si l'on désirait qu'il conserve sa bonne humeur !
En ses débuts de carrière syndicale, il animait tous les milieux qu'il fréquentait par sa cordialité. Il était capable de rires et de pleurs, capable de vibrer au diapason des autres, dans la joie et dans l'épreuve. Je l'ai vu passer plusieurs nuits d'affilée au chevet du lit de son ami Louis Lansana Béavogui qui était dans un état comateux ; simplement installé sur une chaise longue. Je l'ai vu se rendant dans des domiciles visités par le deuil pour y présenter ses condoléances. Les deux fois où je fus-hospitalisé pour des interventions chirurgicales urgentes, Sékou Touré fit le déplacement pour venir me faire part de sa sympathie ; et son épouse, Mme Andrée, vint aussi me voir.
Sékou Touré, qui n'était pas de marbre, avait aussi besoin de sympathie et de confidences.
Il m'est arrivé plus d'une fois d'avoir à l'encourager, dans les années 1953-1958, sur la route souvent ardue du syndicalisme en terre coloniale ; ce qui m'avait valu, à l'époque, d'être fiché à la police comme « trouble-fête ». Heureusement que j'étais citoyen français et ancien combattant de la Deuxième Guerre mondiale; et cela comptait en régime colonial. Sans cela j'aurais eu droit ou à l'emprisonnement , ou à l'exil dans une autre colonie française.
Mon ami Sékou Touré était un authentique paranoïaque, même s'il savait donner le change.
Je n'avancerai ici que quelques-uns de ses traits de caractère pour illustrer mon affirmation.
| Sékou Touré aimait se regarder et s'écouter vouloir, plus qu'il ne voulait vouloir héroïquement ! Je le revois encore dans ces grands rassemblements qu'il aimait provoquer, et réussir, avec le concours de sa milice populaire ; et qu'il appelait dans son jargon rugueux les « mobilisations spontanées » !
Dans ces grandes rencontres avec le peuple de Guinée, des froncements de sourcils, le ton cassant de sa voix, suffisaient à l'assurer, contre de vagues doutes intérieurs, qu'il agissait sans faiblesse. En fait, Sékou Touré n'était qu'un calculateur habile, adapatant sa vie entière,pliant ses proches, ses amitiés, ses propres vertus car il en avait au service de ses affaires et de son ambition. Un peu plus, et bien volontiers, il aurait voulu mettre le monde entier à ses pieds. Pour lui, l'éloquence de la parole ou du geste, semblait se suffire à elle-même ; d'où cette aisance quasi-démoniaque à manier des contre-vérités dans ses rapports avec autrui. Il donnait ainsi le change; et plus d'un s'est laissé prendre au piège. On le croyait énergique parce qu'il ne cédait jamais ; mais, en fait, il ne faisait que travailler indéfiniment à ses fins, même lorsqu'il lui était évident qu'il n'aboutirait à rien. La fréquentation régulière de Sékou Touré m'avait permis de le découvrir tel qu'il était. Aussi, cette permanente duperie m'était devenue insupportable. Car notre pseudo-volontaire se présentait toujours avec un visage de gravité morale, alors que son allure sévère ne recouvrait que du néant. |
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Et développant cette pensée, il poursuivait : « La volonté, certes, a sa racine charnelle, mais sur ce plan même, ce n'est pas avec l'effort qu'elle est spécialement liée, c'est vec la vitalité générale ! [...]. L'effort n'est pas même toujours le serviteur des buts de la volonté 2 [...]»
Notes
1. Emmanuel Mounier, Oeuvres 2. Traité du caractère, p. 456.
2. Ibid., p. 457.