Camp Boiro Memorial
Victimes
Témoignages


Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo
Noviciat d'un évêque :
huit ans et huit mois de captivité sous Sékou Touré

Paris: Fayard, 1987. 332 p. + ill.


Previous Home Next

Chapitre X
L'Eglise dans l'Etat socialiste de Sékou Touré

« L'Église catholique aime à se souvenir que, dans l'esprit de son fondateur,
la notion de pouvoir est inséparable de la notion de service [...]
et que tout pouvoir doit être exercé selon Dieu »
(Jean-Paul II, Haute-Volta, 10 mai 1980).

L'infâme à abattre

Sékou Touré avait déjà une idée bien arrêtée sur l'Eglise catholique, lorsque le pouvoir lui fut octroyé, le 28 septembre 1958.

Sékou Touré avait, en effet, non pas pris le pouvoir comme il s'est évertué à le faire croire à son peuple, vingt-six années durant ; mais reçu le pouvoir, gratuitement. Il avait seulement suffi au peuple de Guinée d'opposer un non massif à la constitution proposée par le général de Gaulle, pour que la Guinée française devînt la République de Guinée.

Cette idée fixe en ce qui concerne l'Église, c'était aussi un héritage colonial ; lorsque l'on sait que, depuis la création des « Rivières du Sud et Dépendances » le 12 octobre 1882 par le gouvernement français, dans lesquelles était incluse cette portion de terre africaine qui deviendra plus tard, en 1900, la Guinée française ; lorsque l'on sait, dis-je, que, depuis cette époque, il aura fallu attendre l'année 1950, pour voir, enfin, apparaître en Guinée un gouverneur des colonies dépourvu de tout sectarisme envers l'Église catholique. L'étau de la ligue de l'enseignement et du convent français aura attendu l'année 1950 pour desserrer un peu son emprise sur l'Eglise en Guinée.

Aussi, lorsque l'on entendait un des lieutenants de Sékou Touré dire en pleine conférence publique, avec la rugosité de langage qui était la sienne:

« Il est de notre devoir de liquider l'Église catholique, comme instrument du colonialisme, et comme système inadapté à la mentalité africaine » (Discours de Lansana Diané, le 27 janvier 1957, à Kankan).

L'on ne pouvait que sourire, tristement !

Quant à juger l'Eglise catholique en Afrique sur certaines de ses erreurs et sur certaines de ses imprudences, dans cette cohabitation obligée avec les pouvoirs publics français, nous croyons être aussi bien placé que n'importe qui pour présider ce procès, si procès il y a. Nous sommes nés en Afrique ; et nous avons vécu dans cette société de type colonial ; et nous avons eu à supporter la pesanteur de ce système.

Aussi, nous pensons que, pour se permettre de porter un jugement sur un passé aussi récent que l'époque coloniale, deux vertus sont requises : la lucidité et la probité intellectuelle.

Dans un ouvrage écrit en 1964, nous disions ceci :

« Le fait colonial aussi s'origine d'un acte historique qui n'a rien de commun, Dieu merci, avec l'annonce de l'Evangile à travers les âges et par-delà les océans.
Il n'est pas question, ici, de plaider pour le colonialisme, nous ne l'avons jamais admis ; et cette attitude, nous l'avons payée cher quelquefois.
Il s'agit pour nous d'essayer d'analyser le fait de la colonisation à la lumière de l'Évangile.
Nous avons eu maintes occasions d'écouter ou de prendre part à des discussions sur un sujet aussi délicat que le fait colonial ; l'impression finale était la suivante : discussions oiseuses par manque de détente d'esprit.
Pour quelques-uns, la colonisation est un droit, une chose légitime, parfaite, appelée à durer aussi longtemps que possible.
En des États dits très chrétiens, il existe encore des gouvernants à penser et à agir conformément à cette conception erronée : quel péché à l'endroit de l'Évangile d'Amour !
Pour d'autres, la colonisation est la honte de l'humanité, une chose qui n'aurait jamais dû exister, un viol qui n'aurait jamais dû être commis.
L'homme est pécheur, est-il besoin de le redire ; et depuis la faute d'Adam, une part d'égoïsme s'introduit fatalement dans toutes ses entreprises ; mais les vains regrets sont stériles et l'on ne peut malheureusement pas revenir à une justice originelle ; il faut travailler avec le monde tel qu'il est.
Pour les tenants d'une position médiane, la colonisation est un mal nécessaire ; elle a existé, on ne peut que l'admettre. Reste maintenant à la faire disparaître.
Mais que pense le Seigneur Jésus de tout cela ? Pour le savoir, il faut revenir à la Bible.
En Saint Luc nous lisons ceci : ‘Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l'avoir dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à demi-mort... Un Samaritain qui était en voyage arriva près de lui, le vit et fut touché de compassion. Il s'approcha, banda ses plaies, y versant de l'huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le conduisit à l'hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôtelier, en disant : aie soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, c'est moi qui le paierai lors de mon retour.’
Que conclure sinon qu'attester l'existence entre tous les humains d'une solidarité de nature réclamant une obligation d'entraide et d'assistance nécessaire, à laquelle nul ne saurait se dérober sans trahir sa qualité d'homme.
Il était du devoir des nations plus développées de répondre à l'appel des pays moins favorisés, voire et même de devancer appel, non pour les dominer et les exploiter, mais pour les aider à se retrouver eux-mêmes.
Le droit à la liberté, en effet, est un bien fondamental dont personne n'a le droit de se laisser déposséder.
‘L'organisation internationale doit respecter la liberté. Ce principe interdit aux nations toute ingérence dans les affaires internes des autres, comme toute action oppressive à leur égard. A chacune, au contraire, de favoriser chez les autres l'épanouissement du sens des responsabilités, d'encourager leurs bonnes initiatives et de les aider à promouvoir elles-mêmes leur développement dans tous les secteurs.’
Si toutes les puissances colonisatrices avaient eu une vision évangélique de leur mission, le terme ‘colonialisme’ n'aurait jamais été inventé pour stigmatiser leurs abus ; et il n'existerait plus aujourd'hui de colonies en Afrique. Mais hélas !...
Pour en revenir à nos problèmes missionnaires, il faut dire que certains gouvernements coloniaux ont essayé de tirer parti de l'activité spirituelle des missionnaires pour leurs ambitions temporelles ; et l'un ou l'autre apôtre n'a pas toujours su résister à la tentation d'être en même temps Commando de son Église et de sa patrie.
Les puissances coloniales, même lorsque leur sens missionnaire n'était pas dégradé par la préoccupation de la politique et du commerce, concevaient l'évangélisation comme un cheminement naturel vers l'assimilation.
Cependant Rome ne s'est jamais laissée domestiquer ‘par une quelconque puissance coloniale, si célèbre soit-elle; ses instructions aux missionnaires se passent de tout commentaires’ [...] 1 »

Ces lignes ont été écrites en 1963 ; mais jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons pas modifié notre appréciation sur le fait colonial ; et, grande demeure notre conviction que l'Église missionnaire d'Europe n'a pas démérité de l'Afrique, tant s'en faut !

Les moyens mis en oeuvre

Sékou Touré, quant à lui, était convaincu que l'Église catholique avait, en Guinée, plus de place qu'elle ne le méritait ; et qu'elle constituait, en outre, une dangereuse force d'opposition. Cette situation était, à son avis, plus qu'anormale. Aussi bâtira-t-il toute sa stratégie de nouveau chef du pays pour éliminer l'Église, dans un temps qu'il avait pris soin chronométrer minutieusement.

Pour en finir avec l'Église catholique, il fallait à la fois supprimer les prétendus privilèges de cette Église et remplacer toutes les religions existant en Guinée par la science ; d'où la création des instituts polytechniques avec leur amalgame de professeurs de toutes nationalités. Cette diversité d'enseignants n'avait, en soi, rien de critiquable ; mais, comme il s'agissait de cours à dispenser à des étudiants de langue française, la nécessité s'imposait alors de doubler certains professeurs de traducteurs, plus ou moins compétents.

Mais cette anomalie, du fait de la rupture provisoire avec la France, ne gênait guère Sékou Touré, étant donné que ce n'est pas lui qui en pâtissait, mais « son peuple ». Ce qui importait pour lui, c'était de pouvoir disposer des éléments dans lesquels, pensait-il, l'unité des Guinéens n'aurait plus de peine à se manifester. Pour lui, supprimer la religion constituait un préalable de l'émancipation de tous les citoyens dans l'État.
Mais revenons à l'Église catholique qu'il fallait amputer de ses privilèges.

Le 23 décembre 1970, ce sera mon départ pour « les grandes vacances », telles que savent en octroyer les démocraties populaires, et les États totalitaires de droite.

Le vrai visage de l'Église

Sékou Touré, par tous ces moyens mis en oeuvre, pensait en finir, une fois pour toutes, avec l'Église catholique. C'était avoir une notion un peu éculée de la vitalité de l'Église. En voulant « l'avaler », il est mort d'indigestion, loin de ce pays que, vingt-six années durant, il avait soumis à ses caprices ! C'est bien parce que Sékou Touré était profondément ignorant de la nature de l'Église, qu'il avait cru, un moment, pouvoir l'utiliser à ses fins politiques. Mais une fois revenu de ses illusions, il s'évertuera à la démolir, avec le cynisme que l'on est obligé de lui reconnaître aujourd'hui.

De par la volonté même de son fondateur — Vatican II a pris soin- de nous le rappeler — l'Église ne peut, et ne doit, à aucun moment, se confondre ou se laisser confondre avec quelque État que ce soit, fût-il très chrétien !

L'Église catholique, de ce fait, est indépendante de la communauté politique ; elle n'est liée à aucun système politique. Sa vocation est d'être à la fois « le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine » (Vatican II, Gaudium et Spes, n° 76 § 2).

Ni asservie à l'État

L'Église catholique, le Concile oecuménique Vatican II l'aura rappelé avec beaucoup de netteté, ne doit pas être à la dévotion de l'État, mais au service de la vocation personnelle et sociale de tous les hommes, dans une nation donnée. Si sa vocation est de servir, son devoir, par contre, est de veiller à ne pas se laisser asservir. Cette dernière précision est à ce point capitale que Vatican II ne craint pas de dire que: « Bien plus, elle [l'Église] renoncera à l'exercice de certains droits légitimement acquis, s'il est reconnu que leur usage peut faire douter de la pureté de son témoignage ou si des circonstances nouvelles exigent d'autres dispositions » (Gaudium et Spes, n° 76 § 5).

Il est, par ailleurs, du droit de l'Église, je cite: « qu'elle puisse partout et toujours prêcher la foi avec une authentique liberté, enseigner la société, accomplir sans entraves sa mission parmi les hommes, porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l'exigent, en utilisant tous les moyens et ceux-là seulement, qui sont conformes à l'Évangile et en harmonie avec le bien de tous, selon la diversité des temps et des situations » (Ibid.).

Il ne nous est pas indifférent d'être encore plus précis sur la mission spécifique de l'Église en disant avec Vatican II que :

« La mission propre que le Christ a confiée à son Église n'est ni d'ordre politique ni d'ordre économique ou social [...] le but [...] est d'ordre religieux. Mais, précisément, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine. De même, lorsqu'il le faut et compte tenu des circonstances de temps et de lieu, l'Église peut elle-même, et elle le doit, susciter des oeuvres destinées au service de tous notamment des indigents, comme les oeuvres charitables et autres du même genre » (Gaudium et Spes, n° 42 § 2).

Ni intruse dans l'État

Un intrus, sur le plan des rapports sociaux, est toujours un personnage indiscret, indélicat ; sa laideur morale répugne à l'entourage. L'Église, qui est par essence toute délicatesse, ne saurait donc endosser un rôle aussi répugnant que celui de l'intrus.

« L'Église, nous affirme Vatican II, ne veut en aucune manière s'ingérer dans le gouvernement de la cité terrestre. Elle ne revendique pour elle-même d'autre titre que celui d'être au service des hommes? Dieu aidant, par sa charité et son service fidèle » (Concile oecuménique Vatican II, Ad Gentes, n° 12).

Néanmoins — il importe de le souligner — cette mission de service n'ôte nullement à l'Église le droit et le devoir « de porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l'exigent [...]. » (Gaudium et Spes, n° 76).

L'Église de Jésus-Christ ne peut, en effet, se laisser « reléguer à la sacristie », pour se cantonner ainsi dans le seul domaine de l'indivisible. L'Église indivisible de Jésus-Christ est aussi un « tout visible ». « Cette société organisée hiérarchiquement d'une part, et le corps mystique d'autre part, l'assemblée discernable aux yeux, et la communauté spirituelle, l'Église terrestre et l'Église enrichie des biens célestes ne doivent pas être considérées comme deux choses, elles constituent au contraire une seule réalité complexe, faite d'un double élément humain et divin » (Concile oecuménique Vatican II, Lumen Gentium, n° 8).

Mais signe de contradiction

L'Église de Jésus-Christ, Dieu Rédempteur, est signe de contradiction dans le monde, à cause de la mission rédemptrice qui est la sienne. « C'est dans la pauvreté et la persécution que le Christ a opéré la Rédemption, l'Église elle aussi est donc appelée à entrer dans cette voie pour communiquer aux hommes les fruits du salut » (Ibid.).

« L'ÉgIise, disait saint Augustin cité par Vatican II, avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu, annonçant la croix et la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne » (Cf. I Co 11, 26).
La vertu du Seigneur ressuscité est sa force [de l'Église] pour lui permettre de vaincre dans la patience et la charité les afflictions et les difficultés qui lui viennent à la fois du dehors et du dedans, et de révéler fidèlement au milieu du monde le mystère du Seigneur, encore enveloppé d'ombre, jusqu'au jour où, finalement, il éclatera dans la pleine lumière » (Lumen Gentium, n° 8).

C'est parce que les hommes d'Église, quelquefois, ont une peur viscérale de la croix et de ses conséquences, qu'ils se livrent à des compromissions avec le pouvoir en place. Or les compromissions s'accompagnent toujours, en fin de compte, de silences complices, voire même de démissions, qui sont autant de trahisons envers le Christ et son sacerdoce rédempteur.

Face aux tentatives d'ingérence toujours actuelles de certains Etats dans les affaires de l'Église, celle-ci, en la personne de ses pasteurs que sont les évêques, aura toujours le devoir de réagir en affirmant son identité et sa mission.

Et ce faisant, l'Église ne se contentera pas seulement de se défendre, mais aussi, de défendre la liberté religieuse de chaque homme ; l'État n'ayant pas le droit de s'immiscer dans les questions de conscience.

La machine de répression

Sékou Touré est mort en laissant derrière lui un pays exsangue, et un peuple presque vidé de sa substance, meurtri et humilié dans sa chair, traumatisé dans son esprit.

Il est mort sans avoir tenu aucune de ses promesses ; la démagogie, dans aucun pays, n'a pu encore établir un bilan positif de son action bidon.

Sékou Touré avait promis à son peuple « du lait et du miel » ; et il ne lui a servi pour tout breuvage, vingt-six années durant, que des larmes de sang. Il a exploité la misère réelle des Guinéens, en leur faisant accroire des lendemains de félicité !
Vingt-six années durant, il aura abusé de la confiance du peuple guinéen ; comme il aura dépassé la mesure dans l'exercice de son pouvoir. En tout, trois décennies de mensonges, d'atrocités et d'iniquités pour rien ; avec, de surcroît, la bénédiction des grandes puissances, et des trusts internationaux.

Il avait créé son « machin » dénommé le Parti-État, pour mieux réduire, croyait-il, les différences au sein du peuple guinéen. Et il avait presque réussi à faire dé ce peuple, autrefois si exubérant, si chaleureux et si plein d'initiatives, une masse incolore, soumise, anonyme, un peuple d'assistés, des adorateurs inconditionnels du « Baal-Sékou ».

Sa démocratie populaire avait jugulé la démocratie, et confisqué les libertés ; les libres réunions et les libres associations avaient disparu sous les cieux de Guinée, en même temps que la liberté d'exprimer ses opinions personnelles. Les droits des minorités étaient apparus à Sékou Touré comme une vision bourgeoise de la société.

Du reste, Sékou Touré n'avait aucun respect pour tous ceux qui professaient une opinion ou une religion différente de la sienne. Ces catégories de personnes étaient appelées à s'effacer des horizons de Sékou Touré, pour que sa politique soit admise et ovationnée. Lui, l'athée par conviction profonde, affichait bien volontiers sa soi-disant foi musulmane. Cette attitude lui était profitable vis-à-vis du monde arabe ; le pétro-dollar présente toujours un certain intérêt à qui il manque toujours quatre-vingt-dix-neuf centimes pour faire un franc. Et du point de vue de sa politique envers l'Église catholique, le poids de la majorité musulmane guinéenne (plus de 85 % de la population) lui était hautement nécessaire pour évacuer de son univers ce « produit de la colonisation » qu'était la religion catholique et qu'il appelait, dans son langage de primaire, la « religion des Blancs ».

Sékou Touré avait cru que le marxisme rapporterait quelque chose à son pays, et à lui-même ; il n'en a rien été. Mort le 26 mars 1984, son édifice politique s'effondrait le 3 avril — à peine une semaine après sa disparition — avec l'arrestation de tous les dignitaires de son régime. L'expérience socialiste de Sékou Touré aura été quand même bénéfique au peuple guinéen, en ce sens qu'elle l'aura vacciné, et pour de nombreuses années, contre le virus socialiste. A leurs dépens, les Guinéens avaient fini par réaliser, bien avant la disparition du dictateur, que le paradis socialiste était et serait toujours dans le futur ; et pour cause !

Le philosophe Jacques Maritain notait en son temps, et non sans raison, la remarque que voici :

« Accordez à un socialiste tout ce qu'il voudra au sujet du régime de la société future ; mais ajoutez que, dans la société socialiste organisée de la façon la plus humaine et la plus juste, l'homme sera encore aux prises avec le mal et le malheur, parce qu'ils sont dans l'homme ; la loi du conflit à surmonter et de la tension crucifiante, la loi de la guerre pour la paix stimulera encore et déchirera encore l'homme, parce que c'est la loi de la vie créatrice dans l'homme ; le désir insatiable de la béatitude et la douleur de cette existence terrestre habiteront encore l'homme, parce que l'homme est fait pour entrer dans la joie de Dieu, vous avez bien des chances de blesser votre interlocuteur socialiste [...] 2 ».

Ma rupture avec Sékou Touré

Tout ce qui a été dit de Sékou Touré explique ma rupture progressive avec lui. En effet, nommé archevêque de Conakry le 10 mars 1962, soit à peine huit mois après l'expulsion de mon prédécesseur, Monseigneur Gérard de Milleville, je reçus du pape Jean XIII la consigne formelle de renouer le dialogue avec Sékou Touré, conformément à la mission de l'Église Servante.

Le dialogue fut facile à renouer, étant donné que je bénéficiais d'un préjugé favorable. L'administration coloniale de l'époque ne m'avait-elle pas classé parmi les trouble-fête et un vénérable représentant du Saint-Siège n'avait-il pas aussi, et en même temps, porté sur moi le jugement sans appel que voici

« Le Père Tchidimbo, crypto-communiste, à écarter de toute responsabilité dans l'Église » !
(Cf. Archives de la nonciature apostolique de Dakar, au Sénégal.)

Et Radio-Trottoir, en Guinée, s'était chargée de diffuser cette nouvelle image de marque, si bien que Sékou Touré avait cru découvrir en ma personne un allié de choix pour son expérience socialiste à la guinéenne. Ce fut une grave erreur d'appréciation !

Si, en effet, j'ai toujours conservé de l'amitié pour Sékou Touré à cause d'un certain courage politique qui l'habitait, j'étais cependant bien loin de partager sa pensée et d'approuver son action sectaire. Je dois avouer, pour tout dire, que de 1962 à 1965, j'avais nourri l'illusion que Sékou Touré se convertirait à une conception plus humaine de la société; c'était compter sur la conversion du diable !

Le prêtre que j'étais et que je suis encore, Dieu merci, a toujours été convaincu que l'homme, par un même mouvement, tient à ses horizons et jouxte les cieux ; et que la « spécificité d'une structure sociale vient des dominantes éthiques selon lesquelles elle prend sa forme typique 3

« Une science du non-humain, poursuivait Jacques Maritain, la science de la production des choses, si elle devient régulatrice de la vie, ne peut lui imposer que des règles inhumaines. L'oeuvre suprême du corps social, si elle n'est pas ordonnée aux biens supérieurs de la personne, ne peut que requérir pour elle-même l'homme tout entier, et disputer jalousement l'homme à Dieu et à lui-même [...] 4. »

Or, c'est malheureusement ce qui se passa dans la Guinée de Sékou Touré ; et que ma mission, en ce pays, ne pouvait que désapprouver et combattre avec des armes de lumière, pour mieux défendre la personne contre le collectivisme du Parti-Etat de Sékou Touré.

L'erreur sur ma personne

Sékou Touré, en pensant m'utiliser, avait simplement commis une erreur d'appréciation ; il avait ignoré deux aspects constitutifs de ma personne.

Sékou Touré avait négligé le fait que j'étais chrétien ; chrétien, non pas seulement d'appellation, mais, profondément, dans ma chair et dans mon esprit régénérés par le Christ, dans l'Esprit Saint. Il ne savait pas, le pauvre, que l'Esprit Saint reçu au baptême faisait de moi un homme libre et sans peur: un fils de Dieu (Cf. Rm 8,15-16), un homme libre pour cette terre, un homme appelé à entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu, dans l'au-delà (Cf Rm 8,21). Sékou Touré avait aussi ignoré que j'étais évêque ; soit :

Dès cet instant, il était de mon devoir de réprouver, en tant que contraire à l'esprit du Christ, toute discrimination ou vexation opérée envers des hommes, en raison de leur race, de leur classe ou de leur religion (Cf. Vatican II, Nostra Aetate, n° 5).

Autant que Sékou Touré, je crois en la démocratie, mais je récuse toute « démocratie populaire»

Je crois en la démocratie telle que Vatican II en a décrit les contours et affirmé les exigences, sans pour autant employer le terme. Oui, je crois, moi aussi, en cette forme de gouvernement dans lequel existe une constante invitation à stimuler chez tous la volonté de participer aux entreprises communes et aux affaires publiques, parce que c'est pleinement conforme à la nature de l'homme (Cf. GS n° 31 et n° 75).

Je crois à ce régime social où sont reconnus le droit et le devoir de tous les citoyens d'user de leur libre suffrage en vue du bien commun ; tout comme je crois à cette forme de société dans laquelle est affirmée l'égale dignité des personnes humaines, et où on essaye au maximum de garantir les droits fondamentaux des hommes sous tout régime politique ; même s'il faut du temps pour y parvenir (Cf. GS n° 75 et n° 29).

La véritable démocratie est, en effet, appel en faveur de la culture de « base », pour que le plus grand nombre ne soit pas empêché de coopérer au bien commun (Cf. GS n° 60). Et qui dit démocratie, dit aussi droit à l'information impartiale des événements de la vie publique. (Cf. GS n° 59 et MCS n° 5).

Je crois en la démocratie, mais je récuse toute « démocratie populaire », cette forme de société dans laquelle l'homme cesse d'être considéré comme une personne, pour devenir ce que Sékou Touré appelait « l'homme-peuple » ; c'est-à-dire un « machin » à la dévotion de son Parti-État.

Dès les premières heures de mon apostolat en Guinée, en octobre 1952, j'avais eu beaucoup de sympathie pour le R.D.A. — parti auquel appartenait Sékou Touré —, sans pour autant épouser son idéologie. Car à cette époque, le R.D.A. était encore apparenté au Parti communiste français.

Cette sympathie tirait son origine de deux choses : tout d'abord, du fait que le R.D.A. représentait une espérance fondée pour les peuples colonisés ; et aussi, du fait que son président fondateur, M. Félix Houphouët-Boigny, incarnait une certaine sagesse africaine.

Mais, dès les tueries organisées par Sékou Touré et exécutées par ses hommes de main à l'encontre de tous ceux qui refusaient de se laisser embrigader dans sa section R.D.A. — en particulier les Peuhls —, en ces tristes années 1955-1956, je m'éloignai de Sékou Touré. Car déjà à cette époque, celui-ci ne prenait pas en considération les forces qui se joignaient à lui.

Il lui aurait fallu s'astreindre à résoudre les problèmes guinéens, par une réflexion directe sur les réalités guinéennes, ainsi que le souhaitaient tous ceux qui nourrissaient quelques sympathies pour le mouvement qu'il représentait en Guinée. Malheureusement, il s'était montré incapable de cette réflexion de haut niveau.

Sékou Touré, avec son parti, aurait dû aussi respecter le peuple guinéen, et avoir l'honnêteté de lui dire la vérité même pénible, au lieu de lui mentir à jets continus, pour mieux l'endormir et l'asservir. Il lui aurait fallu éduquer ce peuple à la véritable démocratie, au lieu de l'abreuver de slogans stériles.

Or, faire de la bonne démocratie en Afrique — avant et après les indépendances — ce n'était pas y étendre la souveraineté du café du commerce pour engendrer une race d'alcooliques ; mais c'était équiper l'Afrique afin de donner progressivement à tous un niveau de vie honorable. Faire de la bonne démocratie dans l'Afrique libérée de la pesanteur coloniale, c'était multiplier les écoles, avec l'encouragement du secteur privé, au lieu d'y maintenir, surtout en Guinée, l'intolérance et le sectarisme de la ligue de l'enseignement.

Faire déjà de la démocratie dans l'Afrique colonisée, c'était certes, développer l'école ; mais en l'adaptant aux premiers besoins d'un peuple qui s'éveille à une autre politique, notamment le besoin de cadres paysans.

Faire de la démocratie en Afrique, c'était donner aux Africains de partager progressivement et selon leurs capacités réelles, le pouvoir effectif ; et non pas exporter, comme cela s'est fait, la démagogie, la concussion, le mandarinat électoral et le bavardage de l'impuissance.

La démocratie, ç'aurait dû être cela sous la colonisation. Malheureusement, if faut le dire, les neuf dixièmes des colons français étaient allergiques aux nouveaux droits politiques des « indigènes » que postulait l'après-guerre 1939-1945; ce qui dénotait un manque effectif de bon sens. Comme s'il était possible et même honnête de demander aux hommes leur sang et leur travail, sans leur donner les moyens de s'exprimer.

Mais ici, je voudrais tout de suite éclairer l'ami lecteur en lui disant que je « ne prêche pas du tout pour ma paroisse ». Car, étant citoyen français de naissance, et ayant accompli toutes mes obligations envers la mère patrie, y compris celle de participer à la reprise de la guerre de 1944 à 1955, je jouissais, effectivement, des mêmes droits que tous les autres Français. Et je savais à l'époque, et je sais, encore aujourd'hui, les faire respecter, ces droits. Néanmoins, il n'était pas indifférent de revenir à ce contexte précis des réalités africaines, pour dire ce que trop d'esprits incertains ont tendance à oublier aujourd'hui, devant les erreurs et les difficultés incontestables.

Certes, la proclamation de l'égalité des droits devait être ce qu'elle a été, entière et sans réserve. Mais j'ai la conviction que la France a eu tort de réaliser de 1946 à 1958 l'application de ces principes d'un seul bloc. Il eût fallu prévoir et ménager des étapes de réalisation, selon la capacité progressive des diverses couches sociales du pays.

Je citerai un seul exemple pour illustrer cette erreur : le droit de vote. Cette forme d'expression, née dans un contexte socio-culturel et politique différent de celui de la Guinée profonde, fut massivement accordée à un peuple sans initiation à cette politique étrangère ; et qui, de surcroît, comprenait 89 % d'analphabètes. Ce pauvre peuple de Guinée, manipulé par les ténors de la politique les jours des élections, allait simplement prendre dans la salle de vote le premier bulletin qu'on lui indiquait ou qu'on lui tendait, tout simplement. Ce droit de vote, à ce moment précis de l'évolution politique du peuple de Guinée, était véritablement un cadeau dérisoire et dangereux.

Oh ! je sais très bien qu'en Europe — encore aujourd'hui — ce n'est guère mieux, tant il est patent que certains partis politiques sont passés maîtres dans la fraude électorale. Mais ce n'est pas parce que, en Europe, l'on triche aux élections qu'il faut se taire sur ce qui s'est pratiqué, et continue de se pratiquer sous les cieux africains, avec ces élections bidons où 99,99 % des suffrages sont en faveur du soi-disant candidat unique. S'il n'y a qu'un seul candidat, alors pourquoi déranger les braves citoyens du pays pour aller voter ? Ne pourrait-on pas faire l'économie d'une mascarade !

Sékou Touré qui se vantait d'être, à tout jamais, délivré du colonialisme, de ses pompes et de ses oeuvres, n'a pas su ou voulu se délivrer, en fait, de ce démon de la politique qu'est la démagogie, elle qui conduit un peuple à l'avilissement et à l'asservissement !

Le peuple guinéen n'a eu que trop à souffrir de cette forme totalitaire de gouvernement que fut celle du Parti-État de Sékou Touré, pour que, une fois la liberté recouvrée, je ne m'applique pas à la dénoncer sans ambiguïté aucune.

Je souhaite à la Guinée qui a retrouvé sa liberté le matin du 3 avril 1984, après la triste et trop longue expérience d'un socialisme archaïque et sectaire, de ne plus jamais connaître un tel univers concentrationnaire.

Une oeuvre commune reste à accomplir sur cette portion de terre africaine qu'est la Guinée. Puisse cette oeuvre-là devenir une oeuvre humaine, dans toute l'acceptation de l'expression ; et ce, « par le passage de quelque chose de divin, qui est l'amour, dans les moyens humains et dans le travail humain lui-même 5. »

C'est, pour la Guinée et son peuple, mon voeu le plus fervent, aujourd'hui. C'était déjà mon voeu, tout au long de mes huit ans et huit mois de captivité. J'avais orienté tout mon « calvaire » en ce sens : je n'avais jamais douté de l'avènement de la liberté pour la Guinée, et pour moi. Avec cette certitude — certitude fondée sur Dieu, Maître de l'impossible — : je savais que lorsque les temps seraient accomplis de l'expiation des fautes du peuple de Guinée, et, aussi, des miennes, Yahvé, Dieu de miséricorde et Seigneur des pardons, prendrait enfin en pitié, la Guinée, son peuple et son Église; et moi avec elle.

Mille excuses auprès de vous, ami lecteur

Oui, mille excuses. J'aurai été trop long dans ce chapitre sur l'Église dans l'État socialiste de Sékou Touré. Mais pour comprendre mon arrestation et ma longue détention, il fallait que tout cela fût décrit le plus clairement possible.

C'est ma prise de position vis-à-vis de Sékou Touré et de sa politique qui m'a conduit en prison ; avec aussi, bien sûr, la complicité de certains membres de ma famille et de certains clercs en mal de promotion. C'est cela et non le complot-bidon de 1970, comme, du reste, il y en a communément dans les démocraties populaires.

En 1965, je savais que j'étais un captif potentiel ; et le 2 décembre 1970, soit vingt et un jours avant mon arrestation, un ami et un cousin issu de germain, tous deux médecins, étaient venus me demander de quitter la Guinée au plus vite : ils avaient recueilli des renseignements précis sur mon arrestation déjà fixée pour la vigile de Noël 1970.

Mais un prêtre doit pouvoir risquer la prison pour sa foi ; et encore plus un évêque qui, au jour de son ordination épiscopale, jure, devant Dieu ; et en présence du peuple chrétien, de demeurer fidèle au Christ et à l'Église particulière qui a été confiée à sa sollicitude pastorale.

Un évêque, autant sinon plus qu'un officier de l'armée digne de ce titre, ne peut se permettre de fuir un front de combat sans être traité de déserteur !

Il importe, effectivement, de savoir, que l'évêque est un représentant du Christ dans un diocèse déterminé, en communion avec le souverain pontife et sous son autorité. Et le Christ, c'est d'abord le Messie, et le Messie souffrant pour le salut du monde, avant d'être établi dans la gloire du Père Éternel. Cette fonction et cette mission constituent l'évêque, témoin du Christ devant les hommes (Cf. Christus Dominus, n° 113 ; et aussi, héraut et docteur authentique de la foi, en même temps que témoin de la vérité divine et catholique (Cf. Lumen Gentium, n° 25).

A partir de l'instant où l'évêque s'évertue à taire la vérité pour ne pas déplaire aux autorités en place, et à vouloir se conformer à tout prix aux caprices du jour pour plaire à l'entourage, dès cet instant c'est sa foi qui se trouve entamée : sa foi en Christ mort et ressuscité ; sa foi en la mission qui lui est confiée ! A partir de cet instant précis, toutes les compromissions et toutes les démissions deviennent possibles.

A là prison, je m'y attendais et je m'y préparais sans fébrilité aucune. Pour le premier évêque africain de cette portion de terre qu'est la Guinée, il fallait que cela se produisît pour que l'Église y soit bien enracinée ! Aussi, pour moi, partant de cette conviction évangélique, j'obéissais à la logique de la mission. Jamais je n'avais autant fait mienne, qu'en ces instants-là, cette pensée des apôtres Pierre et Jean : plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes ! (Cf. Ac 4, 13-20). Oui, lorsque l'on est saisi par le Christ qui est vérité, on ne peut ne pas en parler, quitte à faire de la prison.

Du reste un prêtre a tout à gagner à faire de la prison, même s'il doit en sortir les pieds en avant. Car Jésus-Christ est ressuscité pour l'éternité ; et le prêtre avec lui, en espérance ! Oui, lorsque les prêtres et les évêques auront cessé d'avoir peur de la prison et de la torture, l'Église se portera mieux, et le monde avec elle !

A Dieu, le dernier mot

Sékou Touré mourra avant d'avoir pu réaliser le dessein d'instaurer en Guinée son « paradis marxiste ».

Il est mort après trois décennies d'agitations stériles dominées par une idéologie à la fois archaïque et inadaptée aux réalités guinéennes. Il est mort le matin du 26 mars 1984, en pleine ambiance capitaliste, dans un hôpital de grand renom, lui qui, tout au long de sa carrière syndicalo-politique, n'avait cessé de vociférer contre ce qu'il appelait le « sordide capitalisme ».

Oui, lui qui, pendant vingt-six années de règne avait souillé sa conscience de crimes sans nom ; et que, hélas, des chefs d'État, sans réserve aucune, et sans respect pour le peuple martyr de Guinée, s'étaient cru un devoir — ajoutons diplomatique — de magnifier à la radio ou dans la presse ; mourra sur une terre étrangère. Dieu n'a pas voulu que le sol martyr de Guinée soit maculé par les derniers râles d'un moribond aux prises avec ses démons.

Sa mort aura entraîné, à peine une semaine après, la chute de son régime et de ses mandarins qui avaient contribué à affermir le régime, tout en en tirant profit, bien sûr.

Dieu aura eu le dernier mot sur l'impie Sékou Touré !

Notes
1. L'homme noir face au christianisme, p. 39-42.
2. Jacques Maritain, Humanisme intégral, p. 64-65.
3. Jacques Maritain, Humanisme intégral, p. 207.
4. Ibid., p. 208.
5. Jacques Maritain, Humanisme intégral, p. 217.


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.