Camp Boiro Memorial
Victimes
Témoignages


Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo
Noviciat d'un évêque :
huit ans et huit mois de captivité sous Sékou Touré

Paris: Fayard, 1987. 332 p. + ill.


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Chapitre XI
Enfin, dans l'univers concentrationnaire

« Il manque à un homme de n'avoir pas connu la maladie, le malheur ou la prison 1. »

« Quand le chrétien, sans pour cela céder le moins du monde à je ne sais quel archaïsme naïf, considérera
qu'en période troublée, la prison est un de ses liens naturels et non pas l'abomination de la désolation
des familles, l'esprit chrétien aura retrouvé la station debout 2. »

Pourquoi ai-je été arrêté ?

Depuis ma libération en 1979, il m'aura été donné de faire plusieurs conférences sur l'expérience carcérale en présence d'un auditoire intéressé. Chaque fois, la même question m'était posée: « pourquoi avez-vous été arrêté ?»
Mais à chaque fois aussi, devant ces auditoires étonnés, je répondais de prime abord, que c'était une question que je ne m'étais jamais posée en captivité.

Pourquoi ? Parce que, tout simplement, une réponse — et la seule vraie — avait déjà été donnée dans les années 30, par celui qui m'aura choisi deux mille ans plus tard pour servir en sa présence.

Il importe, je crois, de le souligner aux lecteurs oublieux des Écritures : dans cette réponse globale du Seigneur se trouvent mentionnées toutes les cabales qui peuvent présider à une arrestation.

Mais, ami lecteur, ensemble, lisons ces textes sacrés:

« On portera les mains sur vous, on vous persécutera, on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous traduira devant des rois et des gouverneurs à cause de mon Nom [ ..] » (Lc 21,J12).
« Vous serez livrés même par [...] vos frères, vos proches et vos amis ; on fera mourir plusieurs d'entre vous, et vous serez haïs de tous à cause de mon Nom » (Lc 21, 16-17).

Voilà ce à quoi doit s'attendre toute personne qui décide de lier sa vie à celle du Christ et de le servir jusqu'au bout.

Pour ma part, en acceptant de répondre à l'appel du Christ, et en me décidant à le suivre, je m'engageais, du même coup, à ne pas me laisser surprendre, désarçonner, scandaliser, ou décourager par quoi que ce soit, dans cette certitude d'avoir fait le bon choix.

Il est donc inutile d'aller chercher ailleurs les causes profondes de mon arrestation. Elles se trouvaient incluses dans ma vocation; elles se trouvaient aussi dans les jalousies et les trahisons progressives de certains de mes cousins et de certains de mes plus proches collaborateurs.

Mais j'ai dû pardonner aux uns et aux autres du fond de mon coeur, dès les premières journées qui ont suivi mon arrestation ; afin d'extirper de mon être toute trace de rancoeur et d'amertume.

Aussi, n'insisterai-je pas sur cette page douloureuse de la « cassure » de la communion ; la communion dans ma famille et la communion dans mon Église locale ; bien que je sois désormais en possession des lettres de délation.

Le passé, c'est le passé ! Or moi, j'ai choisi l'avenir : Jésus Christ ; lui qui, en choisissant ses disciples, ne craignait pas de leur dévoiler ce qui les attendait. « Le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron. Il suffit que le disciple devienne comme son maître, et le serviteur comme son patron. Du moment qu'ils ont traité de Béelzéboul le maître de maison, que ne diront-ils pas de sa maisonnée ! » (Mt 10, 24-25).

Lorsque le Christ appelle, il appelle à une réelle participation à la Rédemption par la Croix.

Mais ce tragique appel est assorti de certitudes ! Lorsque l'on portera les mains sur vous, nous dit le Christ, « cela aboutira pour vous au témoignage » (Lc 21, 13).

Car le disciple est un témoin de Jésus-Christ crucifié et ressuscité d'entre les morts.

Et le Christ ajoute: « Vous serez haïs de tous à cause de mon Nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne se perdra. C'est par votre constance que vous sauverez vos vies ! » (Lc 21, 17-19).

Ce qui me départageait des autres prisonniers, c'est que ceux-là ne savaient réellement pas pourquoi ils avaient été arrêtés et faits prisonniers. Car, en fait, ils n'avaient commis aucun délit, aucune trahison contre la sûreté de l'État guinéen. Ils étaient simplement les victimes d'un mégalomane qui avait versé dans la dictature sanglante.

Ce qui nous différenciait donc, mes compagnons de captivité et moi, c'est que moi je savais pourquoi je me retrouvais avec eux dans les chaînes. Je le savais, initialement, au jour de mon ordination sacerdotale. Je le savais plus précisément après l'expulsion de tous les missionnaires en 1967 ; un acte injuste que je n'avais pas cautionné et qui m'avait valu l'irritation du « guide éclairé » de la Guinée ; ainsi qu'aimaient l'appeler ses griots et ses courtisans.

Je savais avec exactitude, dès le 2 décembre 1970, que je serais arrêté à la fin du mois, si je n'avais pas quitté le territoire de la Guinée avant cette échéance fixée par M. Sékou Touré lui-même.

Deux médecins — un ami, ancien ministre, et un cousin — avaient été informés de ma prochaine arrestation par des personnes très proches de M. Sékou Touré. Aussitôt, s'étaient-ils fait un devoir de m'en aviser par personne interposée, cela pour parer à tout risque. Car tout le monde savait à Conakry que, depuis plusieurs mois, les abords de la chancellerie et de la résidence de l'archevêque de Conakry étaient l'objet d'une surveillance rapprochée, et cela, depuis le 22 novembre 1970, date de la tentative de débarquement à Conakry des opposants guinéens vivant à l'étranger.

Je fus donc informé par une de mes cousines, à laquelle, du reste, je dis que j'aviserais immédiatement le Pape Paul VI ; mais que je ne quitterais la Guinée que sur ordre exprès de ce dernier. Agir autrement tiendrait de la plus haute trahison : tout évêque a eu à jurer à la veille de son ordination épiscopale de demeurer fidèle à son poste, quoi qu'il advienne.

Le Pape Paul VI fut donc informé par mes soins dès le 2 décembre 1970. Et c'est l'âme en paix que j'attendais la visite du Seigneur.

Le 23 décembre 1970, à midi trente, j'étais arrêté chez moi, sous la double inculpation de collaboration avec l'opposition extérieure et de délit d'opinions.

Je fus emmené dans le camp militaire de Alpha Yaya situé à dix kilomètres de la ville de Conakry. Et là, après enregistrement de mon identité, on me passa les menottes, et on m'enferma dans une pièce semi-obscure. Les « grandes vacances » commençaient enfin pour moi.

Le beau prétexte de mon arrestation avait été fourni à M. Sékou Touré par le débarquement à Conakry, dans la nuit du 21 au 22 novembre 1970, d'une troupe portugaise venue chercher ses propres ressortissants détenus dans une prison de Conakry, et qui avaient été arrêtés par les troupes nationalistes de la Guinée-Bissau. A cette troupe portugaise s'étaient jointes quelques compagnies de l'armée de l'opposition guinéenne vivant à l'étranger.

Ce débarquement — réussi, pour ce qui concernait l'opération des Portugais ; et avorté, quant à l'action des opposants guinéens — permit à M. Sékou Touré de se débarrasser de toutes les personnes qui le gênaient pour établir un régime totalitaire, comme le sont tous les régimes de socialisme intégral.

Mais, en réalité, M. Sékou Touré avait des raisons secrètes de m'arrêter: je l'avais déçu sur plus d'un plan et ce « rancunier » par vocation attendait le moment propice pour se venger.

J'avais profondément déçu M. Sékou Touré ! Jeune missionnaire de retour en Guinée en 1952, je l'avais épaulé et encouragé dans son action syndicale, pour l'avènement d'une société plus juste et plus humaine, dans le contexte colonial français. Et, en raison de ce soutien de 1952 à 1956, Sékou Touré avait cru trouver en-moi un allié inconditionnel qui épouserait toutes ses idées, et exécuterait tous ses plans et toutes ses consignes.

Mais voilà : en 1956, les élections municipales permirent au parti de M. Sékou Touré d'occuper tous les sièges des mairies du territoire de la Guinée française. Et ce fut le début de la guerre sourde contre l'Église de Guinée.

Celle-ci se devait, dans ce contexte vicié, d'affirmer son identité et son autonomie, tout en demeurant respectueuse des lois mais sans faiblesse, dans la dignité absolue de sa vocation.

Alors, Sékou Touré commença à me découvrir. Et celui qu'il avait cru percevoir comme un pur révolutionnaire socialiste devint progressivement à ses yeux un affreux réactionnaire bourgeois.

La déception de M. Sékou Touré fut d'abord, mon veto à son projet de mariage avec une de mes cousines — il en était déjà, en 1956, à son troisième mariage — , et puis, ma prise de position lors du fameux référendum français du 28 septembre 1958.

Au « non » massif de M. Sékou Touré et des Guinéens — disons, plus exactement, de son parti — j'opposais mon « oui » personnel à la constitution française proposée par le général de Gaulle. Car étant au fait du pays réel, j'estimais en mon âme et conscience, que la Guinée, à cette époque-là, n'était pas encore prête à assumer, à elle seule, son propre destin ; et ce, tout simplement, par manque de maturité politique et par manque de cadres valables.

Le « non » de la Guinée, le 28 septembre 1958, lui valut de sortir de l'Union française pour devenir une nation souveraine.

Aussi l'administration française avant de quitter le pays demanda à tous ses ressortissants de se prononcer, soit pour demeurer Français, soit pour opter pour la nouvelle citoyenneté de la République de Guinée.

Pour ma part, le choix était tout fait. C'était paradoxalement « oui » à la Guinée profonde à laquelle je demeure viscéralement attaché; mais « non » à la nouvelle équipe gouvernementale guinéenne que je savais incompétente ; et, « non » aussi a certains de ses membres, dogmatiques, sectaires, et intellectuellement malhonnêtes. Alors, je gardais tout simplement la nationalité française.

Cette option aura été payante au regard de l'histoire. Si j'avais pris la nationalité guinéenne, c'est sûr, M. Sékou Touré m'aurait envoyé rejoindre « mes pères », comme il l'a fait sans scrupules pour les Barry Diawadou, les Camara Balla, les Camara Loffo, les Diallo Telly, et tant d'autres victimes exterminées, avec la bénédiction de certaines grandes puissances.

D'ailleurs, et c'est le mot de la fin, j'ai toujours estimé que l'on ne change pas de nationalité comme on change de chemise. M'étant toujours senti bien dans ma peau de citoyen français, ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Sékou Touré que j'aurais troqué ma citoyenneté française contre la citoyenneté guinéenne.

L'évêque dans la tourmente

Les grandes vacances commençaient donc pour moi, avec ses nombreuses inconnues ; mais aussi avec une absolue certitude : fondée sur les promesses du Christ — à savoir celle d'en réchapper — : « Vous serez haïs de tous à cause de mon Nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne se perdra. C'est par votre constance que vous sauverez vos vies ! » (Lc 21, 17-19).

Et puis je le sentais quasi viscéralement, avec mes chaînes aux poignets et couché à même le sol, dans un sordide cachot.

Je sentais que mon père et ma mère étaient là. On est père ou mère pour l'éternité, dans sa noble vocation de donneur de vie.

Je sentais aussi que l'Église universelle était là en prière, pour que je ne défaille pas. Cela se vit, la communion des saints, pour peu que l'on ait une once de foi.

Je sentais aussi toute proche ma famille religieuse : la faiblesse de ses moyens d'action, mais la puissance de sa prière. Et cela me donnait réellement chaud au coeur de me savoir ainsi assisté. Ah ! combien sont-ils misérables ceux qui n'ont ni foi ni espérance ; c'est, je crois, l'enfer sur terre !

Cette grâce de Dieu, car c'est une grâce que d'être habité par la foi et soulevé par l'espérance, m'aura valu de n'avoir jamais connu l'ennui ni le découragement, au cours de cette détention passablement longue.

Notre Dieu est Maître de l'impossible ; et ce que l'homme ne peut faire, Lui, Il l'accomplit par « la puissance de Son bras ». Et à ceux qui croient en cette puissance divine, Il accorde joie et paix dans la tourmente.

Face à l'épreuve, l'être humain a deux attitudes possibles : l'une destructrice, l'autre « restructuratrice ». Cependant, Dieu n'a pas créé l'homme pour subir, mais pour assumer.

Cela est vrai pour toute créature douée d'intelligence et de volonté ; et donc aussi pour le prêtre qui, par vocation, est annonciateur de parousie ; soit un être tout tendu vers celui qui doit revenir : Jésus-Christ, vainqueur de la mort et du péché.

Ainsi, à moi, prêtre de Jésus-Christ pour l'éternité, était faite l'obligation de ne pas me laisser déborder par l'événement ; mais de l'assumer dans la foi et l'espérance, et d'y être attentif pour y déceler la présence de ce Dieu fidèle qui ressuscite les morts.

C'est donc avec ce regard lucide et lointain que j'abordai ce temps de la prison ; avec aussi cette conviction profonde que Dieu cheminait avec moi pour atteindre et dépasser le bout du tunnel.

Ainsi le « Camp de la mort » bâti par M. Sékou Touré devenait pour moi un lieu privilégié d'expiation de tous mes péchés, pour une communion plus totale au Christ Rédempteur.

La découverte des bienfaits spirituels de la captivité demeure subordonnée à cette volonté de faire de la prison un temps d'expiation de nos péchés personnels et de nos fautes professionnelles. Car tout cela doit être expié en même temps, pour que la justice divine soit bénéfique et que sa bonté déborde en nos coeurs.

Grâce à cette détermination de restauration intérieure, la prison cessait pour moi d'être la « prison », avec tout ce que ce mot comporte en fait de « mort civile », d'isolement, d'abaissement, d'humiliations, de tortures physiques, de souffrances morales ; somme toute, de mépris de l'homme pourtant créé à l'image de Dieu 3.

Ne pas subir la prison, mais l'assumer chaque jour, c'est une grâce que l'on reçoit dans l'humilité ; avec, au coeur, cette conviction qu'elle est imméritée mais qu'elle nous est obtenue par l'intercession de toute l'Église en prière.

Le prêtre est condamné, par vocation et élection, à toujours regarder la Croix bien en face !

Le prêtre doit être un autre Christ crucifié, pour que la Rédemption soit appliquée dans le temps. Tel est l'essentiel de son ministère ; telle est la tragique sublimité de sa configuration au Christ Rédempteur. Tout le reste est secondaire. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). « Si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur » (Jn 12, 26).

En prison j'avais, plus que jamais, conscience d'avoir été choisi par Dieu pour être le pasteur de cette portion de l'Église universelle qui est en Guinée, tant que durerait mon mandat en ce pays. Aussi, mon apostolat se devait, par essence, de ne pas être moins efficace en prison qu'en liberté.

Bien plus, j'avais la profonde conviction qu'en prison mon pastorat serait plus efficace que sur les routes latéritiques de Guinée ; et aussi consolant que dans la sereine tranquillité d'une demeure épiscopale.

« Per Sanctam Crucem Tuam... », c'est par la croix que prêtres et évêques — et aussi toutes les âmes consacrées — doivent poursuivre l'Oeuvre rédemptrice du monde.

Un évêque est présence de l'Église ; et son titre de gloire est de « porter beaucoup de fruits », en consentant, chaque jour, à mourir à ses propres péchés ; et à offrir sa pauvreté spirituelle au Christ Rédempteur.

Il meurt avec le Christ pour ressusciter avec lui, afin qu'advienne l'Église !

De tout cela ; de la mort et de la résurrection en multitude ; l'Eucharistie est le sacrement !

Vous excuserez, cher-ami-lecteur, cette parenthèse sur l'Eucharistie. Mais il importe que le monde chrétien puisse éprouver combien est grande la souffrance morale du baptisé, lorsque des mois et des années durant, il se trouve privé de l'Eucharistie !

La communion personnelle du chrétien libre au corps du Christ, pour atteindre à sa dimension pleine de sacrement universel de salut, devrait être effectuée en pensée avec tous ceux qui ne peuvent pas pour des raisons morales ou physiques — les pécheurs, les malades isolés dans les hôpitaux, les prisonniers croupissant dans les geôles marxistes — participer au partage de l'Eucharistie. Le baptisé se doit de réaliser que communier au corps et au sang du Christ est éminemment une démarche communautaire. On communie, tout à la fois, pour soi et pour les autres. Ainsi doivent passer dans les faits et accomplir en plénitude ces paroles consécratoires: « le sang [...] versé pour vous et pour la multitude, en rémission des péchés.»

Cher ami lecteur, en refermant cette parenthèse, je ne voudrais surtout pas que vous vous imaginiez que je vous invitais à une quelconque lamentation sur le sort qui fut le mien en ces années d'épreuve. Mon but était simplement d'attirer votre attention sur la dimension cosmique de chaque fraction du pain eucharistique. La grande charité que peut accomplir chaque baptisé doit consister à savoir partager le pain eucharistique qu'il reçoit avec une multitude de soeurs et de frères inconnus et lointains !

Si j'ai réellement souffert de l'absence de l'Eucharistie dans ma vie quotidienne de prisonnier, le Seigneur m'aura ainsi amené à en apprécier davantage la valeur et la grandeur, pour le restant de ma vie terrestre.

Mais le Seigneur, en sa grande bonté, m'avait ménagé une grande surprise. Le dixième mois de mon incarcération, on m'apporta dans ma cellule, mon bréviaire, mes lunettes de lecture, et aussi les Saintes Écritures. Ainsi m'était-il donné de pouvoir me sustenter aux sources de cet autre sacrement de vie qu'est la Parole de Dieu.

Je redécouvrai la Bible ! Je redécouvrai l'obligation de consentir au Christ Rédempteur !

Consentir au Christ, c'était pour moi, consentir à appliquer rigoureusement sa parole au sein des réalités physiques dans lesquelles j'étais. En d'autres termes, il s'agissait pour moi de partager, entièrement, la sous-condition humaine qui était faite aux milliers de détenus que nous étions ; pour mieux communier à la vie profonde du peuple guinéen qui, dans sa totalité, était placé sous ma sollicitude pastorale.

Au contact de la Parole de Dieu, redécouverte en ces circonstances décisives d'une nouvelle conversion, je me fis un devoir d'être un représentant de l'Église sur le terrain.

Mis, par pure prévenance divine, dans cette prison où, jamais encore, aucun prêtre n'avait pu pénétrer; où jamais encore aucun prêtre n'avait vécu, je me sentais honoré ! J'avais conscience d'être envoyé là en mission.

Et cette mission consistait simplement à être présence de l'Église, cette Église qui, dans sa vie quotidienne, croit et sait.

Le Christ, jamais je ne l'avais quitté : j'étais trop attaché à ma foi en sa personne. Mais en prison, la grâce me fut accordée de reconnaître que, bien des fois, je l'avais relégué à l'antichambre de mes activités ; me substituant ainsi à lui, maître de la moisson ; et à son esprit, âme de la mission.

Combien de fois, en effet, dans ma vie de missionnaire engagé, de 1952 à 1970, n'ai-je pas été oublieux ; soit en partie, soit en totalité ; de mon bréviaire !

Combien de fois, n'ai-je pas écourté mon oraison : cet exercice spirituel que l'Église et les constitutions de ma famille religieuse me faisaient un devoir d'accomplir quotidiennement et intégralement !

Combien de fois, n'ai-je pas reculé, semaine après semaine, le besoin sanitaire de me confesser, pour une meilleure union au Christ !

Et tout cela, sous le fallacieux prétexte que j'avais trop de travail, que j'étais débordé !

Mais, en fait, ne se laissent vraiment déborder, au point de n'avoir plus le temps nécessaire à consacrer au Seigneur, que les personnes qui se prennent trop au sérieux et qui pensent être le patron de la mission. Sans eux, c'est la déroute !

Et je fus un peu beaucoup de ceux-là, avant la captivité. Et le Christ, comme pour Paul sur le chemin de Damas (cf. Ac 9,1-18) m'attendait là, en prison, pour me dire que je me trompais d'itinéraire ; et qu'il me fallait rebrousser chemin pour revenir à l'essentiel.

Ainsi s'amorçait mon second noviciat : celui qui m'amènera à mieux adhérer à l'absolu divin, mon avenir, mon unique but.

La lecture de sa Parole vivante — la Bible — se revêtait pour moi d'une coloration nouvelle. Et à défaut de l'Eucharistie quotidienne, la Bible devenait pour moi le sacrement de la rencontre et de l'accueil, le sacrement de la foi !

Dans ces camps sombres et sordides des prisonniers politiques de la Guinée, sur lesquels planait quotidiennement le spectre de la mort, la Parole de Dieu était devenue ma lumière : celle qui, jour après jour, illuminait ma foi, et la joignait à la foi du Christ en Dieu son Père.

Ainsi ancrée dans le Christ, l'espérance, tout naturellement, devenait source d'épanouissement de ma foi en ce Dieu qui est fidèle, et dont la puissance ressuscite les morts !

« Contra Spem in Spem » nous dit saint Paul ! Oui, le Christ, durant toute ma captivité, était là, à mes côtés, pour m'amener chaque jour à espérer contre toute espérance, dans l'attente constante de ma délivrance. « Espérer ce que nous ne voyons pas, c'est l'attendre avec constance » (Rm 8, 25).

Je représentais ainsi sur le terrain l'Église qui espère !

Et me revenaient à l'esprit ces paroles tonifiantes de saint Paul, lui qui savait de quoi il parlait : « Nous nous glorifions encore des tribulations, sachant bien que la tribulation produit la constance, la constance une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l'espérance. Et l'espérance ne déçoit point, parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (Rm 5, 3-5).

Et saint Paul ajoute: « Nous nous glorifions en Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ par qui dès à présent nous avons obtenu la réconciliation » (Rm 5, 11).

L'espérance étant la quête de la plénitude de l'accueil et de l'union, chaque aurore m'apportait une raison nouvelle de survivre, dans la joie déjà présente de l'aube future de la liberté recouvrée.

J'étais, dans ce choix de l'avenir, stimulé, conforté et choyé par la Vierge Marie, reine toute puissante, à laquelle j'avais confié la garde de mon existence sacerdotale.

Marie pour laquelle, en prison, je découvris le vocable de Notre Dame de toute espérance. Et avec mes compagnons de captivité chrétiens du Camp Boiro, chaque jour, chacun dans sa cellule semi-obscure, nous la priions ainsi :

« Marie, Mère de Jésus, Notre Mère.
Vierge bénie entre toutes les femmes,
sois chantée, sois glorifiée,
Mère très fidèle, ô Marie.
Toi que notre Rédempteur honora
avant que n'eût sonné son heure,
Toi qui pour le salut de l'homme
accepta le martyr du coeur
et fut auprès de ton premier-né,
au jour du drame,
pour l'accomplissement des Écritures,
en tes mains très pures
Je remets ma cause.
Vois mes besoins :
témoin de mon impuissance,
remédie à ma faiblesse !
Par la Passion et par la Croix de ton Fils,
et par les mérites de ton fiat,
Daigne ratifier, daigne agréer,
Notre Dame de toute espérance,
les prières et les supplications
d'une âme sereine dans l'attente. »

Prière composée au Camp Boiro le 21 novembre 1971

Au Camp Alpha Yaya

Le 23 décembre 1970, j'étais donc arrêté à midi trente à mon domicile, en présence de mes cousins qui ne me quittaient presque plus jamais, étant au fait de ce qui m'attendait. J'eus seulement le temps de les embrasser et de leur dire tout bas d'avertir mon vicaire général, le Révérend Père Jean-Pierre Lopy, qui sera, quelques années plus tard, expulsé de Guinée, parce que jugé trop fidèle à l'Église de Rome, et envers moi.

De mon domicile, je fus conduit au Camp Alpha Yaya, camp situé sur une colline, en face de l'aéroport de la ville. Enchaîné, je fus mis au secret, dans un cachot long de 2,20 m large de 0,90 m.

Je demeurai ainsi au secret jusqu'au 27 décembre, sans eau sans nourriture.

Le 28 décembre au matin, l'on commença à me donner une demi-ration d'alimentation : soit un bol de riz à midi. Mais j'étais toujours au secret. Le 2 janvier, je frappai du pied contre la porte de mon cachot pour appeler un gardien, et lui dire que je désirais être entendu par la commission du tribunal révolutionnaire.

Je comparus devant cette commission le 5 janvier, et lui demandai les raisons de mon arrestation !

Pour toute réponse, on me lut un long chef d'accusation, et on m'invita à faire une déposition dans laquelle je devais me reconnaître coupable, et dire que j'agissais en complicité avec les personnes dont la liste m'avait été communiquée.

Devant mon refus de dénoncer qui que ce soit, l'on me donna un avant-goût de ce qu'était les tortures à l'électricité. Pendant trente minutes, à intervalles réguliers, on m'envoya des décharges d'électricité, tantôt aux oreilles, tantôt aux seins, tantôt au sexe ! Au bout d'une demi-heure, je commençai à m'évanouir. Alors on me ramena dans mon cachot, avec cette liste, et toujours enchaîné ; car on ne devait m'enlever mes chaînes que si j'acceptais de faire ce qui m'était demandé.

Par providence, un de mes geôliers avait eu le temps de me glisser dans l'oreille qu'il fallait que je tienne bon, et que je n'accepte aucune de leurs propositions, autrement ce serait la catastrophe, pour moi et pour tous ceux que je dénoncerais. Et il m'apprit, par la même occasion, qu'un Allemand arrêté le 24 novembre 1970, M. Seïbold, était mort à la suite des tortures subies ; et que la nouvelle de ce décès ayant filtré en ville, cela faisait grand bruit à l'extérieur.

Alors, je décidai de faire la grève de la faim, tant que je ne serais pas délié de mes chaînes.

En déclenchant cette grève, j'étais certain qu'ils prendraient peur ces messieurs et qu'ils finiraient par m'enlever mes chaînes ; ne désirant pas la mort d'un second étranger, dans leur prison. Je tins jusqu'au 9 janvier 1971 ; et puis, je tombai dans un coma qui dura quatre jours.

Comme prévu, dès les premiers signes de coma, on me transporta, m'a-t-on dit, dans une cellule un peu plus large, et un peu mieux éclairée. On me délivra les mains de mes chaînes, et l'on m'installa sur un lit « piquot » ; premier confort, depuis le 23 décembre 1970. On me fit veiller, les deux premiers jours, par le médecin militaire du camp, le médecin-commandant Soriba Sylla.

La faveur me fut alors donnée, au cours de ce coma, de vivre le phénomène de la mort apparente ; cette mort apparente, pendant laquelle un individu présente tous les signes extérieurs d'un cadavre : l'immobilité totale ; même celle des paupières; l'impossibilité physique absolue de faire le moindre signe pour faire savoir que non seulement l'on n'est pas encore mort, mais que l'on perçoit bien tout ce qui se fait autour de soi, et que l'on comprend tout ce qui se dit.

Je compris mieux alors ces recommandations que l'on nous faisait dans les cours de théologie pastorale, quant à l'assistance spirituelle à apporter aux agonisants qui ne sont pas encore morts réellement.

Je revois encore cette scène macabre où le caporal Sâ Balla ; chrétien de la tribu Kissi et adjoint du chef chargé de garder des détenus du Camp Alpha Yaya ; se mettre à genoux à mon chevet, se pencher sur moi, l'oreille attentive. Il essayait désespérément de déceler un souffle de vie ; ce fut en vain ! J'étais à ce point affaibli, que tout mon être était inerte : pas même léger soulèvement de poitrine qui eût été une lueur d'espoir...

Je le revois encore, ce caporal, se relever tout triste, et dire d'une voix mêlée de tristesse aux deux soldats qui l'accompagnait: « il est mort !»

J'eusse aimé, ce matin-là, pouvoir leur crier : « non, je ne suis pas encore mort ». Mais l'énergie m'avait fui après huit jours de diète totale. Nous sommes le 13 janvier 1971, à onze jours du verdict qui emportera des centaines de personnes — pendues ou fusillées — à la fosse commune.

C'est alors que mes braves gardiens en référèrent à la commission centrale du tribunal révolutionnaire, pour avoir l'autorisation de m'enterrer.

Avoir l'autorisation ! Il importait d'être couvert car, à leurs yeux, je représentais un très « gros morceau » : un archevêque de l'Église catholique, qui, de surcroît, était de nationalité française. Il n'était donc pas question de m'envoyer à la fosse commune à la sauvette.

On dépêcha alors à mon chevet le médecin-commandant Soriba Sylla, pour constatation de décès. Ainsi, l'irréparable fut évité ! Après deux piqûres intra-musculaires administrées par ce médecin pour me remonter un peu, je plongeai dans un profond sommeil.

Repensant à cette scène, plusieurs mois après, je réalisai avec horreur, que beaucoup de mourants comme moi, mais prisonniers obscurs des camps d'extermination de Sékou Touré, auront été ainsi enterrés vivants ; étant donné que le contexte animisto-musulman dans lequel nous vivions voulait que les cadavres soient rapidement enterrés.

Mais sur le plan spirituel, ce coma fut pour moi l'occasion de pénétrer un peu plus avant dans le mystère troublant de la destinée : damné ou élu ! Et de me convaincre une fois pour toutes que la vie éternelle — heureuse ou malheureuse — est une affaire liée à la vertu d'espérance.

Je m'explique, cher ami lecteur.

Ce que j'ai vécu tout au long de ces quatre jours pendant lesquels il me fut donné de côtoyer les frontières de l'au-delà, c'était d'abord l'impression de me trouver dans l'obscurité la plus totale, avec au coeur le sentiment d'une terrible insécurité ; ce même sentiment qu'éprouve le voyageur, étranger à la forêt dense, et que surprend la nuit dans les épaisseurs sylvestres.

Puis s'établit en votre âme une intense lumière d'où émerge la claire vision de votre existence d'homme. Ainsi, il me fut donné de revoir dans un « instantané » saisissant, le film intégral de mon existence, depuis ma prise de conscience de l'évaluation morale de mes actes ; avec ce qui s'en suit nécessairement : l'entière responsabilité de ces actes posée en toute lucidité par un homme en pleine possession de ses facultés intellectuelles.

La vue de ma vie d'homme responsable — sui campos, comme disent les moralistes — déclencha en moi une espèce de panique suivie immédiatement de cette tragique interrogation : « Dieu est-Il encore assez bon et miséricordieux pour pardonner à tant de péchés ?»

Et c'est à cette jointure de la vision de son passé et de l'interrogation, que se situe le jugement qui décide du sort éternel. Et ce jugement, contrairement à ce que l'on a l'habitude de penser, ce n'est pas Dieu qui le prononce c'est nous. C'est nous qui nous rapprochons ou nous écartons de Dieu !

Soit que nous doutions définitivement de la bonté de Dieu ; soit que nous espérions contre toute espérance, en la permanence de sa miséricorde et de sa clémence, alors l'on est damné ou sauvé pour l'éternité !

L'illustration de ce drame intérieur que vit tout homme installé dans une certaine léthargie, se trouve, du reste, décrite dans les Saintes Écritures (Cf. Mt 26, 14-16 et 69-75).

Les apôtres Pierre et Judas avaient, du point de vue de la gravité, commis exactement la même faute : un péché contre l'amour.

L'un, Judas, avait vendu Jésus ; l'autre, Pierre, l'avait renié devant une femme et une poignée d'hommes en veillée d'armes.

Après avoir commis le même péché contre l'amour, et saisis de confusion, l'un et l'autre s'orientent dans des directions opposées :

A l'heure du choix éternel, le mourant a besoin de se sentir relié à la vie des hommes : il a besoin d'être entouré ; non pas par des femmes et des hommes en pleurs, mais par des personnes en prière, pour que ne s'installe pas en son âme le doute, cette espèce de manque de confiance en l'absolue miséricorde de Dieu.

Cette sollicitude envers les agonisants peut se manifester par la présence physique, ou par la prière, dans la communion des saints.

Le combat intérieur, à l'heure de la mort, est une réalité dont on ne parle, malheureusement, pas souvent tant on a peur d'aborder tout sujet qui touche à l'au-delà. Et pourtant...

A peine remis de mon coma, la commission du tribunal révolutionnaire me reconvoquait pour ces interminables interrogatoires nocturnes dont les États totalitaires ont le secret. Il fallait absolument trouver un chef d'accusation pour justifier mon arrestation et ma détention ; et il fallait faire vite le 24 janvier 1971 des têtes devaient tomber.

Il me souvient que, dans une même nuit, je fus réveillé trois fois pour ces « étranges confidences » ; celles que l'on appelle en langage marxiste « les aveux spontanés »...

Trois séances, trois dépositions : il fallait absolument me confondre. Mais là, une fois de plus, le Seigneur m'attendait et me permettait de vérifier sa parole, celle qui révèle sa fidélité envers ses apôtres : « Lorsqu'on vous conduira devant les synagogues, les magistrats et les autorités, ne cherchez pas avec inquiétude comment vous défendre ou que dire, car le Saint-Esprit vous enseignera à cette heure même ce qu'il faut dire » (Lc 12, 11-12).

Oui, insiste le Seigneur Jésus : « Mettez-vous donc bien dans l'esprit que vous n'avez pas à préparer d'avance votre défense : car moi je vous donnerai un langage et une sagesse, à quoi nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire » (Lc 21, 14-15).

Oui, Dieu est fidèle d'une fidélité éternelle !

Lorsque tous les baptisés, en particulier les prêtres et les évêques, auront redécouvert et expérimenté cette fidélité de Dieu, alors leur comportement sera autre, et le monde respirera mieux ; car il sera alors habité par des saints authentiques :

Faute de preuves permettant de me classer parmi les soi-disant comploteurs du 22 novembre 1970, on me trouva un autre chef d'accusation, pour lequel, me dit le ministre Moussa Diakité, président du tribunal du Camp Alpha Yaya, je devrais être condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le motif de mon inculpation fut : « trafic de devises étrangères ». Trafic de devises avec un Allemand, M. Adolf Marx, qui, lui-même, avait été arrêté quelques jours après moi, le 26 décembre 1970. M. Marx était directeur de l'unique brasserie de la Guinée.

Ces messieurs n'eurent même pas à recourir aux tortures, cette fois-là, pour me faire avouer. Car c'était vrai ; et je le reconnus; et j'ajoutai même que c'était le gouvernement guinéen qui m'avait contraint à ce genre d'opération irrégulière en dehors des agences de change. De 1968 à 1970, le gouvernement de Sékou Touré devait à l'archidiocèse de Conakry plus de vingt-trois millions de francs guinéens, pour des travaux exécutés pour lui, par nos ateliers d'imprimerie et de menuiserie.

A mon arrestation, cette somme d'argent n'était toujours pas payée ; et elle ne le sera plus jamais, Sékou Touré ayant eu la malencontreuse idée d'avaler son extrait de naissance !

Or, l'archidiocèse avait à sa charge des prêtres à entretenir, de futures religieuses et de futurs prêtres à former, des catéchistes à rémunérer. Et tout cela exigeait de l'argent.

Avec cette histoire de devises, une charge était enfin retenue contre moi ! Et ce jour-là, le ministre Ismaël Touré, demi-frère de Sékou Touré, s'était frotté les mains : enfin une inculpation !

Et quand vint l'heure de dresser les actes de condamnation, c'est Ismaël Touré en personne qui m'inscrivit, non pas sur la liste des condamnés aux travaux forcés à perpétuité ; mais sur des condamnés à mort, par pendaison !

C'est, selon le récit que me fit M. Jean-Paul Alata au Camp Boiro, l'ambassadeur de l'Union soviétique qui, averti par ses services secrets en Guinée, dans la nuit précédant la proclamation du verdict, vint trouver Sékou Touré, pour lui dire qu'il commettrait une grave erreur en m'envoyant à la potence; surtout pas de martyrs, ajoutait-il !

C'est ainsi que mon nom fut rayé de la liste des condamnés à la pendaison ; et que ma peine fut transformée en détention à perpétuité. Ce fut là un acte personnel de Sékou Touré : L'Esprit — pas le Saint-Esprit, mais l'Autre — l'avait visité, revêtu de la peau d'un ambassadeur.

C'est presque dommage n'est-ce pas? cher ami lecteur, qu'il en ait été ainsi ; car, sans cette intervention je rejoignais le paradis sans les frais du purgatoire. Et l'Église en Guinée, avec la bienveillance de Paul VI, ou de Jean-Paul II, aurait été gratifiée d'un nouveau bienheureux, bien avant mes confrères les Pères Jacques-Désiré Laval et Daniel Brottier, de la congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Coeur de Marie ! Mais, pour la sainteté, ce n'est que partie remise ; j'y songe, activement, chaque jour !

Le 24 janvier 1971, j'étais donc condamné à la prison à vie ; c'est-à-dire qu'humainement, je n'avais plus aucune chance de m'en sortir.

Mais l'espérance ne m'avait pas quitté pour autant ; cette espérance qui m'avait habité dès les premiers instants de mon incarcération ; soit la conviction profonde que, quoi qu'il en coûte, et quelle que soit la durée, je m'en sortirai un jour.

Les presque neuf années de détention m'auront offert l'occasion inouïe de faire l'expérience mystique de la communion des saints

Jamais, pas même un seul jour, je ne me suis senti seul, abandonné, oublié.

Mis au secret, et isolé physiquement quatre années consécutives, je sentais ma cellule habitée par l'Église universelle. Ils étaient tous là, activement présents : les saints du ciel et les saints de la terre, m'entourant de leur sollicitude et de leur tendresse. Ce n'était ni hallucinations ni fantasmes car les hallucinations tombent et les fantasmes s'estompent. C'était simplement l'Esprit Saint de Dieu qui m'enveloppait de son amour.

Ce n'est que physiquement que j'allais subir un contre-choc de cette nouvelle condition de vie.

Mais là encore il me faut rendre grâce à Dieu, et remercier M. Sékou Touré. Car aucun centre de diététique au monde n'aurait réussi, en trois mois (23 décembre 1970-14 mars 1971) à me faire perdre vingt-deux kilos, et gratuitement !

En arrivant au Camp Alpha Yaya, je pesais quatre-vingt-dix-huit kilos. En le quittant pour un autre hôtel de la même classe (quatre étoiles) le Camp Boiro, je ne pesais plus que soixante-seize kilos. II faut le faire, n'est-ce pas !

Selon le témoignage recueilli de la bouche d'un membre de la commission du tribunal révolutionnaire du Camp Alpha Yaya, ladite commission, après le verdict du 24 janvier 1971, avait adressé à Sékou Touré son rapport définitif sur moi et dans lequel il était dit qu'aucune complicité audit complot du 22 novembre 1970 n'avait été découverte, me concernant.

Selon ce même témoin, M. Chérif Nabaniou, encore vivant, Sékou Touré était prêt à me libérer, pour en finir avec la presse internationale qui le harcelait de tous les côtés. C'est son frère Ismaël Touré qui l'en empêcha, en le convainquant que la commission du Camp Alpha Yaya avait mal fait son travail, et que lui reprendrait tout le procès.

C'est ainsi que fut décidé mon transfert du Camp Alpha Yaya au Camp Boiro, dans la nuit du 14 mars 1971, avec deux malheureux compagnons qui seront exécutés quelques mois plus tard — le commissaire Coumbassa Ibrahima, et le Président du comité de quartier Dixinn-Gare, Yattara :

Au Camp Boiro

J'arrivais donc au Camp Boiro pour y accomplir mon second noviciat.

Là, Ismaël Touré me laissa dans l'oubli, jusqu'au 16 août 1971. Et le 17 août à une heure du matin, je fus réveillé, de nouveau enchaîné, et amené devant le tribunal présidé par Ismaël Touré en personne.

Il me remit un questionnaire dactylographié à remplir, et me fit installer dans une pièce attenante à la sienne.

Devant l'extravagance des questions posées, je refusai de répondre. Alors il me fit conduire vers la salle des tortures, pour être soumis, une nouvelle fois, à la question !

Le chef de la cabine de torture, inspiré par l'Esprit Saint, j'en suis certain, puisqu'il ne me connaissait ni d'Ève ni d'Adam, fit sortir tous ses collaborateurs, et me dit à voix basse: « Monseigneur, acceptez de répondre à toutes les questions, ainsi vous vous en sortirez un jour. Si vous refusez, ‘le type’ (il parlait d'Ismaël Touré) m'a dit de vous torturer, s'il le faut, jusqu'à la mort ; car il veut vous trouver quelque chose.»

Après un moment d'hésitation, et songeant en même temps que j'étais encore appelé à servir l'Église, j'acquiesçai à sa demande, et l'on me ramena dans la cellule, pour répondre au questionnaire.

Je terminai ce travail le 18 août 1971 au soir.

Dans cette même nuit, on m'enregistra sur bande magnétique. Et le 19, le 20, le 21, le 22 et le 23 août 1971 ; aux dires de mes cousins on fit passer cette bande sur les ondes de radios guinéennes, pour que le monde entier sache que j'étais bel et bien coupable.

Ainsi se trouvait confirmé en cette date du 19 aoüt, le jugement du tribunal qui, en janvier de cette même année, me condamnait déjà aux travaux forcés à perpétuité..

Une semaine après ce deuxième jugement, la faveur me fut accordée de recevoir mon bréviaire, la Bible et ma paire de lunettes de lecture.

Alors, je m'organisai pour la longue marche, toujours seul — physiquement — dans une cellule. Cet isolement durera quatre années.

Peut-être Sékou Touré escomptait-il que je deviendrais ainsi claustrophobe ! Peut-être...

Tant de personnes en effet ; et surtout des jeunes ; du seul fait de se retrouver isolées, avaient été atteintes de folie passagère, après quelque temps seulement de claustration. Il fallait alors les mettre au grand air chaque jour, pour les réinsérer dans un petit groupe de prisonniers, après plusieurs mois de « ventilation ».

Mais Sékou Touré, une fois de plus, par cette mesure prise à l'encontre de ma personne, manifestait sa parfaite ignorance de la gente cléricale, formée au silence et à la solitude dans les séminaires et dans les noviciats ; du moins dans ceux d'autrefois !

Le silence extérieur qui favorise le silence intérieur, et le protège ; lequel silence intérieur nous établit définitivement dans l'état de solitude.

Cette solitude aimée, à laquelle m'aura conduit l'année de noviciat et mes années de formation théologique, aura été, et est encore pour moi moins une solitude de lieu qu'une solitude de recueillement, une élévation plus qu'un éloignement.

Cette solitude-là, nous dit le Père Sertillanges, « consiste à isoler par en haut, grâce au don de soi aux choses supérieures et moyennant la fuite des légèretés, des divagations, de la mobilité et de toute volonté capricieuse 3.»

Il m'aura fallu le temps de la captivité pour découvrir toute la richesse héritée de mon éducation printanière dans la « case Tchidimbo », et de ma formation religieuse et sacerdotale. Le prêtre, comme toute âme consacrée, possède la plus grande richesse du monde : une richesse que rien ni personne ne peut ôter.

Je m'organisai pour la longue marche.

Une marche qui, à la vérité, ne fut pas du tout monotone, puisque, au début du mois de mai 1973, et à huit jours d'intervalle, je reçus la visite du ministre des Affaires étrangères italien, et celle du ministre du Commerce du Libéria, un des frères du Président Tolbert du Libéria.

En avril 1974, je reçus une lettre de Monseigneur Mariani, délégué apostolique à Dakar, venu tout spécialement à Conakry pour me voir. Mais il n'y fut pas autorisé.

Cependant à la suite de cette visite, l'autorisation me fut donnée de recevoir un colis par mois. Ainsi, à tour de rôle, mes confrères des provinces de France et de Suisse m'envoyaient régulièrement un colis (vivres et médicaments) que je partageais avec beaucoup de joie avec d'autres compagnons d'épreuve.

Cet état de choses dura jusqu'en août 1976, période à partir de laquelle toute réception de colis fut suspendue. Je sus, après, que cette mesure avait été prise, à la suite de la parution du livre d'un ancien du Camp Boiro, décrivant le Camp Boiro et la vie que l'on y menait.

Ma santé, qui s'était quelque peu rétablie grâce à cet apport extérieur de produits alimentaires et de remèdes, amorça de nouveau une courbe descendante.

Mais la providence veillait ! A peine les colis furent-ils suspendus que deux de mes cousines — une religieuse et une sage-femme puéricultrice — , réussissaient, chacune de son côté, à découvrir la bonne filière pour acheminer vers ma prison, une fois par semaine quelques nouvelles de la famille et de quoi m'alimenter et me soigner ; du moins en partie, et en partie seulement, car il y avait de moins nantis autour de moi, et il fallait partager pour s'entraider à survivre.

Ces vivres et ces médicaments étaient envoyés par petites portions — du moins les colis clandestins — pour ne pas attirer l'attention de nos cerbères. Et ce que j'appréciais le plus dans ces colis clandestins, c'était le petit paquet d'hosties enveloppées dans du plastique, et qui me permettait de pouvoir consacrer et consommer clandestinement le corps du Christ, avant que mes compagnons de cellule ne fussent réveillés.

Ces messes brèves, célébrées dans le plus grand silence, aux alentours de cinq heures du matin, auront été parmi les plus émouvantes de mon existence sacerdotale.

Je les appréciais d'autant plus ces messes, que c'est au prix de leur vie que mes cousines me faisaient parvenir ces hosties. Car si la filière avait été repérée et les hosties découvertes dans ma cellule, elles, comme les soldats qui s'étaient engagés dans cette aventure, auraient été pris et fusillés dans les vingt-quatre heures ; et moi avec eux !

Notes
1. E. Mounier, Oeuvres, 4, p. 725.
2. Ibid. p. 726.
3. La vie intellectuelle, p. 67.


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