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Mémorial Camp Boiro


Tierno Siradiou Bah
Réfutations du livre de Sidiki Kobélé Kéïta
« Des complots contre la Guinée de Sékou Touré (1958-1984)».
Conakry, Editions Soguidip, 2002, 235 pages.

Introduction

La parution récente en librairie du livre de Sidiki Kobélé Kéïta intitulé « Des complots contre la Guinée de Sékou Touré (1958-1984) » (Conakry, Editions Soguidip, 2002, Collection « Les classiques guinéens » ) a provoqué des réactions diamétralement opposées dans les colonnes de la presse privée et, au moins, une réponse de la part de l'auteur.
Le présent article vient grossir les rangs de ceux qui ont déjà écrit leur réprobation quant au fond et à la forme de la publication de Sidiki Kobélé Kéïta. On espère qu'à leur tour, les vrais historiens guinéens prendront la plume pour évaluer ce livre et en rectifier le ton ainsi que les visées de son rédacteur. Ils se doivent de nous édifier sur les causes et les conséquences de l'échec de la première république, dirigée par Sékou Touré.
En attendant, on est surpris par la décision de l'éditeur de faire paraître un tel ouvrage dans une collection intitulée « Les classiques guinéens ». Cela, en raison de :

  1. l'actualité politique et sociale brûlante du sujet traité
  2. la subjectivité stridente et du militantisme zélé de l'auteur.
1. Présentation du livre

La présentation de l'ouvrage accuse de nombreuses faiblesses. On note, par exemple :

2. Méthode
2.1 Une approche « scientifique » artificielle
Pour un livre au titre aussi accrochant, on s'attendait à une approche plus ou moins rigoureuse servant de guide au texte. Lorsqu'elle est mûrie, une telle méthode améliore la lisibilité et la clarté d'un livre. L'auteur, lui, pense que sa publication appartient à cette catégorie d'oeuvres. Il parle même de son approche « scientifique ». Mais, ici, le qualificatif « scientifique » est exagéré.
Par exemple, l'auteur déclare rejeter les deux thèses antagonistes qui sont la raison d'être de son livre (p. 13). Il affirme pouvoir écarter les vues et les positions du PDG et de ses opposants. Quelle inanité ! L'approche est artificielle et intenable. Aussi n'est-il pas surprenant, au fil des pages, de voir l'auteur oublier la façade de neutralité et la prétention d'objectivité de sa « méthode scientifique» (p. 17). Il tombe dès lors dans l'exact opposé : le parti-pris vif, aveugle et intolérant pour le PDG et Sékou Touré et la condamnation systématique des victimes et des opposants du régime de la première république.

2.2 Tentative de culpabilisation collective
L'auteur écrit (p. 21) :

« Comme chaque Guinéen est à la fois responsable et victime de ce qui s'est passé, il est encore possible de faire notre autocritique, reconnaître nos forfaits et d'obtenir le pardon du peuple de Guinée ... »
Kobélé n'a ni la compétence juridique, ni l'autorité morale, ni les créances intellectuelles pour se lancer dans une culpabilisation collective des Guinéens face aux crimes du PDG et de Sékou Touré. Sa prémisse étant fausse, la suite du texte n'est donc que du verbiage creux. Toutefois, il aurait pu donner au passage une certaine signification en employant la première personne du singulier pour dire son mea culpa. Mais tel n'est pas le cas. Il faut donc lui rappeler que même à la fin de la guerre mondiale 1939-45, on n'a pas enregistré la repréhension globale des peuples allemand, italien et japonais. Le blâme porta contre les dirigeants de l'Axe qui, individuellement ou en groupe, furent jugés (procès de Nuremberg) et punis selon la loi. La Guinée ne saurait faire exception à cette règle. Evidemment l'auteur se leurre s'il espère qu'une éventuelle cour de justice accordera la même présomption d'innocence à lui, le thuriféraire de la tyrannie, et au paysan de la Guinée profonde, — qu'il soit de Panziazou, Minianbalandougou, Dougountounni, ou Douprou.
Enfoncés dans un confort nostalgique du régime dictatorial, Kobélé et ses partisans confondent délibérément prédateurs et proies, bourreaux et suppliciés, assassins et victimes. Pis, invoquant une logique chimérique et absurde, ils rêvent d'incriminer la population guinéenne pour les abus massifs et les crimes innombrables commis par l'Etat du PDG. Des lendemains déchanteurs les attendent, car aucun tribunal ne saurait retenir des chefs d'accusation contre — encore moins inculper — tout un peuple.

3. Falsifications historiques
L'ouvrage fourmille de contre-vérités et de falsifications historiques. Notons quelques unes :

3.1 Le « Complot » des enseignants
L'auteur reprend à son compte (p. 71) l'accusation de « menées subversives » portée le 12 novembre 1961 par le gouvernement de Sékou Touré contre les enseignants et « des marxistes ».
Kobélé affirme que le Syndicat national des enseignants de Guinée avait élaboré et largement diffusé, « au lieu de le soumettre à l'appréciation du seul gouvernement » (!!) un document « très critique » sur le statut des enseignants de Guinée (promulgué par le décret n° 368/PRG du 30 septembre 1961), et « sans tenir compte des difficultés économiques et financières dans lesquelles se débattait la Guinée ».
Ici, l'auteur cherche à semer la confusion. Car, contrairement à ce qu'avance Kobélé, le Bureau directeur précise dans l'introduction de ses doléances :

« Le présent mémoire a pour objet plus de préciser la position du Syndicat national des enseignants de Guinée en face d'un problème qui déborde largement le cadre d'un statut que de chercher à réfuter des arguments, encore moins d'engager une polémique avec qui que ce soit. »
Le Bureau souligne ensuite que :
« ... Le statut particulier des enseignants avait pour but fondamental de servir efficacement la révolution populaire guinéenne. De fait, ... il s'agit de l'utilisation extensive de l'école pour l'avènement d'une société nouvelle que le peuple guinéen est en train de construire sous l'égide de son parti » (le PDG).
« ... C'est donc dire qu'il s'agit bien d'un problème national débordant singulièrement le cadre étroit de revendications corporatives ».
« Personne ne peut nier que la diffusion rapide de la culture scientifique moderne ne soit une condition nécessaire pour que les peuples, maintenus jusqu'ici dans un état de sous-développement, puissent rattraper ce retard historique. Personne ne peut nier que l'épanouissement de la démocratie exige que l'instruction soit accessible à l'ensemble du peuple. C'est ce que José Marti, héros de l'indépendance cubaine, exprimait magnifiquement en ces termes :
« C'est dans le peuple même que se situe la grande révolution : savoir lire, c'est savoir marcher. Savoir écrire, c'est savoir s'élever. Les humbles livres de l'école donnent à l'homme des pieds, des bras et des ailes ».
« Il est donc inutile d'insister sur l'importance nationale du développement de l'éducation dans la phase actuelle de notre histoire. Tout le monde est d'accord là-dessus ».
« Mais cet accord de principe implique des conséquences que l'on n'a pas le droit d'éluder. Car si l'on admet que l'enseignement est un des besoins prioritaires dans le cadre de la révolution guinéenne, le corollaire est qu'il soit fait aux enseignants une situation qui les mette à même d'accomplir avec le maximum d'efficacité leur tâche. En d'autres termes, c'est dire que la nation ayant besoin des enseignants et de leur travail, il en résulte qu'il faut donner à ces mêmes enseignants des moyens matériels adéquats pour un rendement qualitatif. Que le gouvernement et le parti aient le souci de s'opposer à des gonflements abusifs de salaires qui assureraient à certains des possibilités d'embourgeoisement, les coupant des masses, c'est là un objectif avec lequel nous sommes pleinement d'accord. La discussion ne saurait porter sur le principe lui-même, mais seulement sur ses modalités d'application. Il convient en effet que les salaires, tout en restant modérés et en harmonie avec les moyens du pays, soient suffisants pour permettre à l'enseignant de se consacrer tout entier à sa tâche. Précisons ici ce que nous entendons concrètement par l'expression : tout entier...»
Note : On trouvera le texte intégral de ce document historique sur webGuinée.

De fait, le rapport du Bureau du syndicat des enseignants visait en partie ce que Ameillon (La Guinée, bilan d'une indépendance) a appelé le « népotisme ... très strict au niveau des postes de direction. Classes d'âge, camaraderie d'école, de village, de parti furent à l'origine des fortunes politiques : sur onze ministres que comprenait le premier ministère guinéen

Mieux, les revendications légitimes des enseignants furent formulées dans le contexte « spécifique de la formation majoritaire, le P.D.G., moins doctrinale que tactique, moins Parti que Front National » (Ameillon). Croyant pouvoir dialoguer démocratiquement avec la direction du PDG à propos de doléances raisonnables, les enseignants subirent, contre toute attente, la riposte cinglante de la répression gouvernementale. C'est le lieu de rappeler que Djibril Tamsir Niane avait composé un poème satirique fustigeant l'iniquité sociale émergente. Le poème disait :
« Camarade, je ne comprend pas.
Moi, j'ai dit non.
Toi aussi.
Et le méchant colon est parti.
Liberté est venue à sa place
Escortée par Démocratie.
Responsabilité suivait d'un pas grave.
Moi, j'ai dit non.
Toi aussi.
Richesse est venue en cachette
Et dans ta gibecière s'est logée.
Près de moi resta Pauvreté.
S'accordant sur Dignité.
Et pourtant j'avais bien dit NON.
Toi aussi d'ailleurs. »
Source : Aramè. Bulletin bi-mensuel d'information et d'éducation de la Section PDG-RDA de Conakry II. Oct. 1961. Section Divertissements, p. 1.

En rétrospective, ces vers taquins et en quelque sorte anodins avaient dû chatouiller la sensibilité à fleur de peau et enflammer le tempérament impulsif et le caractère primesautier de Sékou Touré. Conséquence : des lourdes sentences furent infligées aux dirigeants du syndicat des enseignants. Le 23 novembre 1961, cinq des douze membres du Bureau directeur et certains de leurs camarades furent condamnés à des peines de prison :

  1. Kéita Koumandian, secrétaire général du syndicat des enseignants de Guinée et d'Afrique noire, 10 ans
  2. Traoré Mamadou dit Ray Autra, enseignant, 10 ans
  3. Niane Djibril Tamsir, professeur d'histoire et proviseur du lycée de Donka, 5 ans
  4. Bah Ibrahima Caba, professeur de physique, 5 ans
  5. Seck Bahi, enseignant, 5 ans
  6. Diallo Kenda, 5 ans
  7. Niang Séni, 7 ans
  8. Diané Fanta Oumarou
Suivirent les arrestations et la condamnation d'autres intellectuels et hauts cadres, le 7 décembre 1961 :
  1. Baldé Mountaga, haut fonctionnaire du ministère du Plan, professeur de mathématiques
  2. Baldé Hacimiou, Syndicat Unique des Travailleurs d'Administration
  3. Fofana Ibrahima, magistrat
  4. Bah Mamadou Gangué, censeur du lycée de Donka
  5. Sow Moumini, enseignant
  6. Diallo Kolon, professeur de mathématiques
  7. Diarra Sidy, Principal Collège de Kankan
  8. Cissé Sékou, membre du bureau du Syndicat de la fonction publique
Enfin, le rôle du ministre de la Défense et de la Sécurité, Fodéba Keita, dans la répression de ce « complot » et dans celui précédent (« Complot Ibrahima Diallo »), reste à étudier. Pour sa part, l'historien Ibrahima Baba Kaké (Sékou Touré, le héros et le tyran) qualifie Keita Fodéba « d'âme damnée » de Sékou Touré. C'est là un jugement qui peut être atténué par le rappel du rôle crucial de Fodéba dans la structuration de l'Etat Guinée au début des années 1960. Comme l'a indiqué le frère cadet et sosie de Fodéba, Bakary Kéita, dans la postface d'« Aube africaine » : « Fodéba était un créateur aux dons innés, un organisateur exceptionnel. » Pour son malheur, ses contacts fatidiques et le pouvoir de persuasion de Sékou Touré l'orientèrent vers la politique. Pendant dix ans environ (1956-1965), Sékou Touré se servit de ses talents et de ses ressources. Mais sa forte personnalité et son influence dans l'armée devinrent gênantes. Finalement, telle une orange dont on jette la peau après sucé tout le jus, le régime se débarrassa ignominieusement de lui dans le faux « Complot Kaman-Fodéba » (voir plus loin).

Dr. Henri Lorofi
Membre-fondateur du PUNG, le parti politique créé en 1965 par Petit Touré, ce médecin passa cinq ans au Camp Boiro. Son crime ? Avoir exercé avec d'autres Guinéens le droit d'association politique garanti par la Constitution de 1959, alors en vigueur.

Ignorant la mise en garde de son mari, Camara Laye, qui avait pressenti qu'elle serait arrêtée dès son arrivée, Marie Lorofi accourut en juin 1970 au chevet de son père, libéré et malade à Conakry. Elle laissait au foyer, à Dakar, un nourrisson de quatre mois. Effectivement, à son débarquement le lieutenant Siaka Touré lui retira son passeport et la mit à l'écart des autres voyageurs, parmi lesquels l'équipe de football, les Lions du Sénégal, qui venait disputer un match à Conakry. Pour atténuer l'émoi des passagers mis au courant de la situation de Marie, Siaka fit dire que ce n'était rien et que Marie rejoindrait sa famille le lendemain après avoir rempli de brèves formalités à l'hôtel Gbessia.
Elle y passa donc la nuit. Cependant, après le match et le retour des Sénégalais, elle fut incarcérée pendant sept années au Camp Boiro, ensuite à Kindia, et retour au Camp Boiro. Durant sa longue détention de sept années, elle ne fut ni accusée, ni même interrogée une seule fois. Par contre, elle souffrit sept ans de privation de liberté, d'angoisse et de torture morale.
Libérée en 1977, elle dut rendre à Sékou Touré la visite obligatoire que tous les détenus graciés devaient faire au Responsable Suprême de la Révolution pour le remercier des les avoir emprisonnés sans rime ni raison. A sa vue, et comme si elle revenait d'une sinécure, Sékou Touré, léger et cynique, s'exclama :
— « Qu'est-ce qu'elle a rajeuni ! »
Elle sollicitera plusieurs audiences et dut recourir à une astuce pour obtenir l'autorisation de rejoindre sa famille à Dakar.
Marie Lorofi était prise dans un étau : d'un côté, il y avait les activités légitimes — politique et littéraire — de son père et de son époux, de l'autre la criminalisation de ces activités par Sékou Touré et sa haine tenace à l'encontre des diplômés et des intellectuels. S'agissant de Camara Laye, non satisfait d'avoir fait empoisonné le célèbre romancier et sa famille avant leur exil à Dakar, en 1964, Sékou Touré continua à le harceler et à chercher à salir sa renommée. Dans un discours-fleuve intitulé « Encore du nouveau sur les préparatifs criminels de la contre-révolution » du 31 août 1973, il déclarait :

« Laye Camara, je ne voudrais pas en parler. J'ai honte en tant qu'homme. Sa pauvre maman aveugle végétait, elle demandait l'aumône devant la mosquée et le marché de Kouroussa pour pouvoir vivre ; au même moment, le fils change de voiture à longueur de journée... »
(Revue RDA. Révélations sur les activités criminelles de la contre-révolution, no. 69. Conakry. 1973. p. 130).

Marie Lorofi Camara a catégoriquement rejeté ces allégations de Sékou Touré. Mais il y a mieux. Dans son oeuvre classique « L'enfant noir », Camara Laye a immortalisé l'amour filial dans le poème « A ma mère ! », dédié à sa mère. D'une rare expressivité ce joyau littéraire est connu de milliers d'écoliers et d'étudiants. Il défend Camara Laye éloquemment contre les propos diffamatoires de Sékou Touré.

Colonel Kotoka
Le colonel Kotoba (p. 148) est en réalité le colonel Kotoka du Ghana. S'agit-il ici d'une étourderie personnelle ou bien d'une coquille typographique ? Peu importe, car ni l'une ni l'autre ne sont justifiables. Surtout qu'il s'agit d'un des tombeurs du régime du président Kwame Nkrumah, qui fut déposé en 1966 par un coup d'Etat militaire alors qu'il séjournait en Chine populaire. Kwame Nkrumah et Sékou Touré appartiennent au groupe de dirigeants africains charismatiques des années 50-60. D'autres figures historiques telles que Modibo Keita, Gamal Abdel Nasser, Julius Nyerere, etc. se rangent dans la même catégorie. Parmi leurs points communs, il faut citer :

Contre-productifs et ruineux, ces trois derniers aspects furent le talon d'Achille de ces leaders. En réalité, la vénération du chef, artificielle et imposée d'en haut, "ce comportement inspiré aux masses par les cadres" (Frantz Fanon, Les damnés de la terre), n'étaient qu'un mimétisme d'aberrations socialo-communistes. L'ex-Union Soviétique en fut le pionnier. Elle transforma — de façon posthume pour Lénine, anthume pour Staline — ses dirigeants en divinités politiques et sociales infaillibles. La Chine imita l'exemple en déifiant Mao-Zedong. En Afrique, Nkrumah, Sékou Touré, etc. jugèrent bon d'importer et d'utiliser de fortes doses de cette drogue prétendument euphorisante — en réalité atrophiante de la personnalité individuelle et collective. Le premier devint Osagyefo (Le Rédempteur) de son peuple, le second s'adjugea le titre de Responsable Suprême d'une Révolution plus verbeuse que bénéfique. La différence fondamentale entre les modèles étrangers et les plagiaires africains est aujourd'hui connue : les premiers réussirent à bâtir une infrastructure économique, sociale et culturelle solide, les seconds se complurent dans la stagnation et le déclin. A la fin des années 1950 le produit national brut du Ghana était supérieur à celui de la Corée du Sud, enfoncée alors dans une pauvreté abjecte, mais qui a réussi depuis à se hisser au rang de puissance industrielle mondiale. Quant à la Guinée, ses exportations agricoles piquèrent du nez ; en moins de dix ans on passa de 100.000 tonnes de bananes par an à moins de dix mille tonnes. Qu'importe ! Aussi longtemps que les louanges du leader étaient chantées par les flagorneurs et reprises crescendo, sous la coercition, par les masses populaires, tout allait bien pour le meilleur des mondes. La chute de Nkrumah en 1966 fut, pour Sékou Touré, la première d'une série de douches froides. Elle fut suivie par celle de Modibo Keita en 1968. Ces deux évènements eurent des conséquences catastrophiques sur la politique intérieure guinéenne, dans la mesure où ils débouchèrent sur le faux complot Kaman-Fodéba.

La Fatiha
L'auteur emprunte et cite des passages coraniques et bibliques. Rien de plus normal. Mais il dénature la Sourate Fatiha en la politisant. Kobélé n'a pas dû lire Amadou Hampaté Bâ, qui rappelle, dans « Aspects de la civilisation africaine », que la Fatiha est un "rite, ... un moyen mystique d'orienter notre être vers Dieu, et de nous rendre réceptifs à l'égard des forces divines pour une action purificatrice de l'âme." Malheureusement, Kobélé, lui, ne retient que l'aspect pratique occulte de la Fatiha, dont "l'efficacité" (p. 200) aurait permis au régime du PDG de durer un quart de siècle. On voudrait expliquer partiellement la longévité politique du tyran non pas par la terreur, mais par la dimension surnaturelle de la Parole séminale du Coran. L'auteur devrait cependant se garder de trivialiser ainsi la Fatiha. Car, à la fois littérale et ésotérique, la parole divine n'est pas un outil dans l'arsenal de la répression. Au contraire, sa dimension spirituelle, son contenu lumineux et sublime seront toujours voilés et impénétrables pour l'entendement des hypocrites.

Une conception tyrannique et inadéquate de l'Etat

Le livre de Kobélé expose une conception tyrannique et inadéquate de l'Etat postcolonial. Elle postule la primauté de l'Etat sur la société, la suprématie absolue du chef de l'exécutif, et la gestion tyrannique des problèmes du pays.
Qu'était-ce la Guinée en 1958 ? C'était un pays colonial, sous-développé, multi-ethnique, plurilingue, pluri-confessionnel, rural...
Quel en était le panorama politique ? C'était une communauté de deux millions de personnes en majorité analphabète, dirigée par un parti unique, le PDG, composé de différentes courants et tendances idéologiques.
La proclamation de l'indépendance guinéenne intervint dans ce contexte. Elle semble avoir été l'un des plus grands malentendus de l'histoire africaine contemporaine. « Nul ne prévoyait » cet évènement, écrit Jean Suret-Canale dans Fria, Établissement industriel guinéen. Personne non plus, encore moins Sékou Touré, ne s'attendait à la crise franco-guinéenne. Cette cassure allait fausser la naissance de la république, compromettre la croissance de l'Etat, avant de se résorber graduellement à partir de 1975, date de la visite guinéenne du président français Valéry Giscard d'Estaing. S'appuyant à profusion sur des documents des réseaux d'intelligence français, Kobélé tente d'étudier cette tension dans son ouvrage. Toutefois, il n'y parvient guère, en raison même de l'incohérence et la légèreté de sa méthode.
Kobélé érige les complots en entités socio-politiques, en forces motrices autonomes de l'histoire guinéenne. Inversant la dynamique politique, il en plante l'arbre par les feuilles. Il ne réalise pas qu'à propos l'Etat et des soi-disant complots, il ne s'agit pas de la dialectique fermée de l'oeuf et de la poule, mais d'une simple relation de cause à effet. Les divergences sont le lot de la vie en général, et de l'activité politique en particulier. Dans un régime démocratique, les contradictions — antagoniques ou non — peuvent être résolues ouvertement, légalement et pacifiquement. Par contre, sous le régime dictatorial du PDG, de telles manifestations étaient criminalisées, occultées et réprimées.
Par exemple, en janvier 1970, devant le Conseil national de la Révolution Sékou Touré incrimina le discours du Conseil d'administration des étudiants de l'IPGAN — dont j'étais membre. Au lieu d'admettre que c'est un collectif d'étudiants guinéens qui l'avait rédigé, il nous accusa d'avoir lu un texte rédigé à l'étranger. Selon lui, nous n'étions que des pions manipulés par l'internationale révolutionnaire étudiante, qui avait, en mai 1968, en France, précipité le départ du général de Gaulle pour la retraite.
Déjà en 1960, 1961, 1965, Sékou Touré avait accusé successivement l'avocat Ibrahima Diallo (p. 67), le bureau directeur du syndicat des enseignants (p. 74), l'homme d'affaires Petit Touré (p. 78), d'être des agents du SDECE français ou du KGB soviétique. Kobélé procède avec le même esprit suspicieux et misanthropique. En réalité, ces accusations, comme tant d'autres proférées par Sékou Touré, étaient absolument fausses. Qu'importe. Les faux complots furent réprimés dans l'univers carcéral du Camp Boiro et dépendances, ainsi que sur les ondes de la Voix de la Révolution.
Qu'est-ce qui s'était passé en fait ?
Dès 1959, Sékou Touré avait promulgué un décret interdisant l'exercice des professions libérales en Guinée. Médecins, avocats, pharmaciens, architectes, ingénieurs, etc. étaient d'autorité versés dans la fonction publique. En 1960, Ibrahima Diallo, avocat, déposa un projet de création de parti politique, le Parti progressiste guinéen, « prônant une orientation politique libérale » souligne Kobélé, qui n'a vraisemblablement pas lu ce document. Naguère, Ibrahima Diallo, en tant que dirigeant de la FEANF, avait eu aussi un désaccord public avec Sékou Touré. Sa démarche politique devint le premier faux complot. Si certains de ses compagnons en réchappèrent, tel Yaya Diallo, qui alla mourir en France, Ibrahima Diallo et l'imam de Coronthie, Elhadj Fodé Lamine Kaba, furent arrêtés, torturés avant d'être secrètement assassinés.
En 1961, avec le faux complot des enseignants, professeurs, maîtres, élèves et étudiants furent pris dans le collimateurs de la dictature naissante. Le syndicat des enseignants fut décapité. Leur crime: avoir réclamé des conditions de vie et de travail décentes et avoir critiqué la formation d'une couche de nouveaux riches aux échelons supérieurs de l'Etat et au sein du gouvernement.
En 1965, Sékou Touré engagea un premier baroud sanglant avec les commerçants. S'il remporta cette bataille de manière cruelle, il perdit les suivantes (Cheytane 75 en 1975, révolte des femmes en 1977) et la guerre elle-même, en 1982. Car si les professions libérales et les enseignants constituaient des couches restreintes et aisément contrôlables, les commerçants, eux, jouaient un rôle important pour la majorité de la population rurale avec laquelle ils avaient des rapports immédiats et constants.
Cherchant par tous les moyens à étouffer ou rabougrir le processus de formation de la classe moyenne — mercantile et/ou bureaucratique — en Guinée, il dépensa une énergie vaine et suicidaire à fabriquer des complots. En soi, l'émergence de la bourgeoisie guinéenne (ou africaine) n'est une panacée pour le développement du continent. Fanon et Cabral ont tour à tour analysé la nature parasitaire de cette classe. Ils ont décrit son mode de vie ostentatoire et déploré son incapacité congénitale à concurrencer ses congénères étrangères (européenne, asiatique, ...). Ils ont démontré son indifférence pour la science, la technologie et la réalisation d'infrastructures économiques et sociales d'envergure. Toutefois, depuis 1984, l'évolution de la Guinée est dominée par la gestation, douloureuse et plusieurs fois avortée par Sékou Touré, de cette couche victorieuse sur Sékou Touré, — mais non nécessairement bâtisseuse d'un projet équilibré de société — qui a aujourd'hui droit de cité et qui détient les rênes du pouvoir dans le pays.
Pour en revenir à Sékou Touré, il cibla les commerçants avec la loi-cadre de novembre 1964 et le faux complot Petit Touré de 1965, Mais il affrontait du coup un adversaire plus fort que lui. De guerre lasse, il finira par admettre l'inégalité du combat. Et en 1982, agitant le fanion blanc de la reddition, il substitua le mot d'ordre "Prêt pour la production !" au slogan jusque-là obligatoire "Prêt pour la Révolution !"
Il confirmait ainsi tragiquement l'absurdité d'un quart de siècle de répression, matérialisée hélas ! par d'innombrables victimes assassinées ou survivantes mais marquées à vie par leur séjour dans le Goulag guinéen.
Contrairement aux affirmations péremptoires de Kobélé, l'histoire de l'Etat guinéen ne saurait être réduite à une kyrielle de complots et de plans d'espions. Dans son livre Guinée, la mobilisation d'un peuple », Claude Rivière — ancien professeur sociologie à l'Université de Conakry, fin observateur et auteur prolifique sur la Guinée — rappelle que les coups d'Etat (avortés ou réussis) et les complots (fictifs ou réels) sont une donnée constante de l'Afrique postocoloniale. Il note que dans de nombreux pays africains le conflit principal résulte d'une double contradiction :

Rivière émet la thèse plausible que la société guinéenne était fondamentalement mue par la fébrilité incessante d'une élite cherchant à se transformer en classe moyenne. Les forces sociales motrices de l'évolution du pays entraient dans la tourmente chaque fois que leur activité menaçait de renverser le piédestal sur lequel trônait le chef du régime... Un complot, suggère-t-il, peut alors être compris comme un phénomène complexe consistant en : Comme indiqué plus haut, à partir de 1960, le régime de Sékou Touré fut secoué par des conflits cycliques internes. Ils furent mâtés dans des purges tout aussi périodiques connues sous l'expression générique « Complot Permanent ». Conflits et purges illustrent donc à suffisance l'analyse de Rivière. Mais il faut élargir l'extension du concept de l'auteur, car en Guinée, la négociation des rapports de force pour l'exercice du pouvoir ne se limita pas seulement aux composantes de l'élite.
Telles des vagues concentriques les turbulences au sommet se propagèrent vers les couches populaires du pays. Elles provoquèrent la réaction de la majorité paysanne, qui refusait d'être réduite au silence par ses fils devenus des colonialistes internes. Effectivement, ces remous inclurent le petit peuple, avec l'irruption des femmes sur la scène politique. Le 27 août 1977, au meeting du Palais du Peuple elles infligèrent à Sékou Touré l'une des plus grandes humiliations de sa carrière politique.
Pour mieux comprendre cette tension permanente et la récurrence de "faux complots," il faut rappeler que dans les années 1950, Sékou Touré parcourut la Guinée aux quatre points cardinaux, priant, sollicitant, promettant, "démagogisant", pour parvenir à ses fins. S'étant faufilé, sans être élu, à la tête du PDG, il était le porte-parole des doléances et des aspirations des différentes couches de la population. Paysans, intellectuels, professions libérales, commerçants, militaires, etc. étaient réceptifs au discours du PDG, qui leur promettait des lendemains meilleurs. Après l'euphorie de l'indépendance et à la fin de la période de grâce, les espérances et les attentes commencèrent à s'exprimer.
Mais dès le début des années 1960, ce pays était devenue sa "chose", sa "propriété", le laboratoire de ses caprices, de son humeur et de sa cruauté, en théorie et en pratique, au propre et au figuré. Comme le suggère Victor Du Bois dans The Decline of the Guinean Revolution. Economic Development and Political Expediency les Guinéens étaient devenus la proie, les cobayes (Guinea pigs), bref, les sujets, taillables et corvéables à la merci du Responsable Suprême de la Révolution. Ainsi se développa l'Etat tyrannique de Sékou Touré et du PDG. Le plus funeste est que ce virus n'est pas mort avec ses principaux vecteurs. Au contraire, il semble avoir survécu chez des tyranneaux, qui échafaudent à l'étranger des rêves de retour triomphal au pouvoir. C'est du moins l'opinion d'un fils d'ancien ministre, qui, dans un e-mail injurieux et provocateur, m'annonçait les préparatifs de reconquête du pays par ce qu'il appelle "la seconde génération PDG". Ces anciens fils-à-papa considèrent la Guinée comme un fief paternel, une chasse gardée, un pré carré qui leur revient par droit d'héritage. Il s'agit là d'un des nombreux legs empoisonnés de Sékou Touré à la Guinée. Nul doute cependant que les Guinéens sauront débouter les héritiers présomptifs de la chimérique dynastie touréenne, les épiognes et les ersatz du PDG, tout en protégeant la "démocratie" et la "laïcité" de la constitution républicaine.
La tragédie de l'expérience guinéenne, entre 1958 et 1984, est enracinée dans la personnalité d'un jeune leader syndical et politique, Sékou Touré, qui confondit son destin avec celui de l'Etat et du pays. Il réagit dès lors subjectivement aux énormes pressions internes et externes découlant d'une indépendance imprévue et mal négociée. Pis, les succès en cascade de sa carrière ascendante aiguisèrent sa soif du pouvoir. Son humilité se volatilisa devant l'enthousiasme général engendré par l'indépendance de la Guinée. Sékou Touré afficha une aversion pathologique pour la divergence d'idées et le droit à la revendication. Il considéra toute critique, même constructive, comme un affront personnel. « Sékou se crut alors tombé du ciel et se prit pour un messie, invulnérable, immortel, qui n'aurait point sa tombe dans cette terre mère. » souligne Kaba 41 Camara auteur de « Dans la Guinée de Sékou Touré : cela a bien eu lieu ».
Oubliant la dette qu'il avait contractée vis-à-vis de ses soutiens d'hier, il recourut aux complots et aux purges extra-judiciaires pour consolider son pouvoir. Sa politique impitoyable allait ruiner la Guinée sur tous les plans et pour des générations à venir. Il avait usurpé la direction collégiale du PDG, détourné ce parti de sa vocation nationale potentielle, l'avait vidé de sa substance militante, et paralysé la classe politique par l'institution du culte de sa personnalité.
Dans le chapitre intitulé « Mésaventures de la conscience nationale » (Les Damnés de la terre). Frantz Fanon, avec une prémonition frappante, avait décrit cette déviation du parti, impulsée par le leader historique et ses hommes-liges. Il écrit :
« Le parti, au lieu de favoriser l'expression des doléances populaires, au lieu de se donner comme mission fondamentale la libre circulation des idées du peuple vers la direction, forme écran et interdit. Les dirigeants du parti se comportent comme de vulgaires adjudants et rappellent constamment au peuple qu'il faut faire « silence dans les rangs ».
« Ce parti qui s'affirmait le serviteur du peuple, qui prétendait travailler à l'épanouissement du peuple, dès que le pouvoir colonial lui a remis le pays, se dépêche de renvoyer le peuple dans sa caverne. Sur le plan de l'unité nationale le parti va également multiplier les erreurs.
« C'est ainsi que le parti dit national se comporte en parti ethnique. C'est une véritable tribu constituée en parti. Ce parti qui se proclame volontiers national, qui affirme parler au nom du peuple global, secrètement et quelquefois ouvertement organise une authentique dictature ethnique. Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l'ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille.
« Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l'endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle. Ces chefs de gouvernement sont les véritables traîtres à l'Afrique car ils la vendent au plus terrible de ses ennemis : la bêtise.
« Cette tribalisation du pouvoir entraîne on s'en doute l'esprit régionaliste, le séparatisme. Les tendances décentralisatrices surgissent et triomphent, la nation se disloque, se démembre.
« Le leader qui criait : "Unité africaine" et qui pensait à sa petite famille, se réveille un beau jour avec cinq tribus qui, elles aussi, veulent avoir leurs ambassadeurs et leurs ministres; et toujours irresponsable, toujours inconscient, toujours misérable, il dénonce "la trahison".
« Nous avons maintes fois signalé le rôle très souvent néfaste du leader. C'est que le parti ... est organisé comme un gang dont le personnage le plus dur assumerait la direction. On parle volontiers de l'ascendance de ce leader, de sa force et on n'hésite pas sur un ton complice et légèrement admiratif à dire qu'il fait trembler ses proches collaborateurs. »
On lira également avec intérêt l'analyse profonde de Sako Konde, délivrée dans un style pamphlétaire, dans Guinée; le temps des fripouilles. Dans un article publié en 1985 dans The African Communist et intitulé Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy, Phineas Malinga, intellectuel progressiste sud-africain, renchérit :
« En dépit de la base non-tribale impeccable sur laquelle il avait été fondé, le PDG avait lentement mais inexorablement pris une complexion tribale au fil des années. Vers la fin des années 1960, il était dominé par l'ethnie de Sékou Touré, les Malinké. Pis, son entourage immédiat devint de plus en plus proéminent dans le leadership... Durant la dernière année de sa vie, Sékou Touré était complètement emmailloté dans le filet du néo-colonialisme... Il laissa derrière lui un pays appauvri, endetté et divisé. Sa décision historique de sortir la Guinée du système néo-colonialiste français avait été effectivement renversée. Son rêve d'unité africaine était aussi éloigné que jamais. En somme, son histoire se résumait en un échec. »
Terminons ce survol avec la triste constatation selon laquelle la Guinée était devenue « une vaste prison sous la botte d'un clan d'une rare puissance, constitué seulement par Sékou Touré, ses frères, ses parents, amis et alliés. Partout, c'est « le clan » qui brille à l'avant-scène. » (Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba »)
Kobélé, lui même, semble concéder ces tares lorsqu'il parle (p. 26) des "dérives du PDG", dont il esquisse malheureusement une interprétation inadéquate, insuffisante et maladroite.
Mais restons en 1968, pour revivre la crise guinéenne à la veille de l'annonce de la « découverte » du faux complot des militaires ou complot Kaman-Fodéba.

Le faux complot Kaman-Fodéba

Se prenant à tort pour un historien, Kobélé ne cesse de se lamenter de manque de données sur l'histoire de l'Etat guinéen. Il insiste sur l'accès aux sources officielles et aux archives du gouvernement. Mais en réalité Kobélé cherche à occulter les faits. Sa démarche rappelle la parabole de l'agnostique de l'antiquité qui s'éclairait d'une lampe en plein jour à la recherche d'un homme dans la cité. Par dédain ou cynisme, Kobélé, à son tour, refuse d'admettre toute évidence qui ne cadre pas avec ses préjugés. De nombreux auteurs ont écrit pour dénoncer la fragilité, l'invraisemblance et la fausseté de la plupart des complots de la première république de Guinée. Kobélé les écarte tous d'une chiquenaude et s'installe confortablement dans l'affabulation. Ainsi en est-il du faux complot Kaman-Fodéba — la plus imaginaire de tous les conjurations dénoncées jusque là en Guinée. Les trois premièers affaires avaient ceci de commun que le régime de Sékou Touré disposait d'une « pièce à conviction » sous la forme d'un document légitime préparé par les accusés , mais exploité par le gouvernement pour accuser des citoyens innocents. En l'occurrence, il s'agissait de projet de création de parti politique ou d'une revendication syndicale.
Mais, écrit l'historien guinéen Ibrahima Baba Kaké dans Sékou Touré, le héros et le tyran, après les coups d'Etat du Ghana (1966) et du Mali (1968), « Sékou se méfie .... de son armée. Il la met en effet bientôt sous la coupe du parti, qui entreprend de créer des comités dans les casernes. Une innovation qui n'est évidemment pas pour plaire aux cadres militaires, lesquels ne se gênent pas pour le dire.» Sékou Touré se crispe encore plus et la tension, une nouvelle fois, est à son comble. A la radio, la Voix de la révolution, pendant les mois qui suivent la mise à l'écart de Modibo Keita, il fulmine autant contre les militaires du Mali que contre ceux... de Guinée ! A son tour, et sans fournir même l'ombre d'une preuve, Kobélé accuse (p. 83) « un groupe d'officier sous la direction du colonel Kaman Diaby, secrétaire d'Etat chargé du Service civique et de la Milice, s'étaient organisés en vue d'un coup d'Etat ; ils attendaient que le président Sékou Touré se déplace à l'intérieur du pays pour prendre Conakry et l'arrêter. »
Tout cela relève de l'invention et de l'imagination moribonde de l'auteur.
On prendra connaissance des faits présentés par Kaba 41 Camara, et corroborés ailleurs par Ibrahima Baba Kaké, et Kindo Touré.

En s'attaquant au corps d'officiers supérieurs et subalternes de l'armée guinéenne, Sékou Touré faisait sauter l'avant-dernier verrou protecteur de son régime. Car il aurait pu faire de ces hommes — qui avaient choisi de rentrer au pays natal plutôt que de continuer à servir sous le drapeau français $#151; des alliés fidèles. En retour, le moment venu, ils auraient pu constituer un cordon protecteur autour de la hiérarchie du Parti-Etat. Kobélé écrit (p. 135) : « L'armée populaire, en tant que force de contrainte, était, avec le PDG, l'un des deux piliers essentiels de la révolution ; dès que celle-ci la perdit, le régime s'effondra comme un château de cartes. » En réalité, le régime s'était amputé du soutien de la Grande Muette depuis que Sékou Touré l'avait politisée et ethniquement divisée. Le lieutenant-colonel Kaba 41 note :
« Il faut tout de suite dire que les Malinkés sont les plus nombreux dans l'Armée. Sur dix militaires, on peut compter un Soussou, un Peulh et un Forestier. Le règne de Sékou, c'est le règne des Malinkés. Ces dispositions sont les mêmes dans l'administration, dans le Parti et cela à tous les échelons, jusqu'au sein du Bureau politique national et du Comité central. »
Le 3 avril 1984, constatant enfin que « l'armée était devenue un foutoir »(selon le mot de Diarra Traoré), les officiers que Sékou Touré avait laissés derrière lui retrouvèrent l'esprit de corps. Ils s'unirent et firent tomber l'Etat du PDG. Nous verrons plus loin que c'était là une unité factice et qu'en raison même de sa composition hétéroclite, l'institution dirigeante du régime militaire de la 2e république, le CMRN, était voué à l'implosion violente survenue le 5 juillet 1985 avec la tentative de coup d'Etat de Diarra Traoré.

La captivité d'Amadou Diallo

Kobélé écrit (p. 126) que l'« accusateur » de Telli Diallo, d'Amadou Diallo fut relaxé rapidement et nuitamment par Ismaël Touré, président du comité révolutionnaire. En fait, l'arrestation d'Amadou Diallo intervint le 26 avril 1976. Sa libération n'eut lieu que la nuit du 22 novembre 1980. Si elle se déroula nuitamment, par contre elle n'eut pas lieu "rapidement". Accusé sans preuves, il passa quatre ans de torture et de prison au Camp Boiro. Sa libération conditionnelle fut dirigée, non pas par Ismaël Touré, comme l'écrit Kobélé, mais par Siaka Touré. En 1977, Ismaël avait été écarté de la tête du soi-disant comité révolutionnaire. André Lewin précise qu'alors : « Le comité révolutionnaire, autrement dit la commission d'enquête qui procède aux interrogatoires, ordonne les tortures et supervise la rédaction des "aveux", est présidé par Moussa Diakité, beau-frère du président, membre du bureau politique national, ministre du domaine de l'Intérieur, de la Sécurité et de la Justice. Il est assisté de Karim Kéra, ministre de l'Intérieur, du commandant Siaka Touré, du ministre délégué à Faranah Manma Tounkara, du colonel Toyah Condé de l'état-major interarmes, du chef d'état-major de la milice populaire, le lieutenant Ibrahima Bayo, et des commissaires Guy Guichard, Konaté et Traoré.
D'autres personnalités viennent occasionnellement participer aux interrogatoires et "enfoncer" encore davantage Telli. Ainsi en est-il d'Ismaël Touré, qui est d'habitude chargé de présider les comités révolutionnaires, mais que Sékou n'a pas voulu désigner cette fois-ci, peut-être parce qu'il craignait que la haine éprouvée par son demi-frère à l'égard de Telli ne prenne le dessus sur sa volonté d'obtenir les révélations jugées indispensables par le Responsable Suprême de la Révolution sur le "complot". On peut néanmoins imaginer ce que furent les dernières confrontations entre Telli et Ismaël, celui-ci tenant enfin à sa merci son rival de toujours, qu'il s'agisse d'affaires de femmes alors qu'ils étaient étudiants ; de leur carrière administrative brillante pour l'un, plutôt médiocre pour l'autre ; de leur conflit pour diriger effectivement la délégation guinéenne aux Nations unies ; de la vaine tentative pour faire élire Ismaël comme secrétaire général de l'OUA. Cela sans oublier peut-être l'ambivalence personnelle d'Ismaël, qui ressentait à la fois comme une supériorité et comme un handicap de n'être pas "même mère, même père" que Sékou Touré et qui le faisait payer aux autres. Viennent également assister tour à tour aux interrogatoires :
- Mamadi Keita, également beau-frère du chef de l'Etat, ministre du domaine de l'Education et de la Culture, et
- Lansana Diané, nommé ministre de la Justice à la place de Telli peu après l'arrestation de ce dernier. »
Voici comment Amadou Diallo relate sa « libération » :
« J'étais à « Paris » (le sixième bâtiment du Camp Boiro, occupé en priorité par les étrangers) depuis un mois lorsqu'une nuit, celle du vendredi au samedi 22 novembre 1980, vers 1 h du matin, on a frappé très fort à la porte de ma cellule et on m'a appelé. Mon compagnon, l'ingénieur Mamoudou Bah, et moi somnolions plutôt que nous ne dormions. La soirée avait été longue. Nous l'avions passée dans la cour en compagnie d'autres prisonniers. Assis sous la véranda nous avions bavardé, parlé de tout et de rien. L'esprit de chacun, sans qu'il se l'avoue, était habité par une seule pensée : ce 22 novembre verrait-il de nouvelles libérations, et qui bénéficierait de la grâce présidentielle ? Les propos que nous échangions avaient pour mission essentielle de nous faire oublier l'espoir qui s'insinuait dans nos coeurs. A 23 heures, Mamoudou et moi avions regagné notre cellule. Et voici qu'on m'appelait. Le chef de poste et le major accompagnés de quelques agents ouvrirent la porte, me dirent de me préparer et de les suivre. Ils avaient le visage souriant. Je me levai, pris machinalement un paquet de cigarettes. Ce fut tout pour les préparatifs, je n'avais pas d'autre tenue que celle que je portais, un short et une chemise de toile grossière. J'embrassai mon compagnon et je sortis. Chez le chef de poste, je fus rejoint par le Dr Ousmane Keita, Porthos et Yoro Diara. Siaka Touré nous fit un laïus : le chef de l'Etat nous graciait. En ce moment se tenait à Faranah, village dont Sékou Touré est originaire, une conférence sous-régionale. La Guinée avait le privilège d'en assumer I'organisation, le secrétariat et la présidence. La Révolution continuait. Son Responsable Suprême, le chef de l'Etat, dans son humanisme naturel, avait décidé de nous accorder une chance d'intégrer la vie active. On me donna ensuite un vêtement ayant appartenu à un détenu afin que je puisse me présenter à ma famille dans une tenue décente. Puis le lieutenant Oularé nous fit monter dans sa 504 et nous emmena en ville. Je fus déposé le premier. A 2 h du matin, j'étais à Hafia devant la porte de mon oncle maternel. Mon arrivée provoqua une grande émotion. Ma famille désespérait de me revoir vivant. »

Provocation de Hadja Kadidiatou Diallo
Kobélé reproduit (p. 127) la manchette sensationnelle d'un article, signé par une nièce de Sékou Touré et paru dans l'hebdomadaire l'Oeil. On y lit : « C'est la femme de Telli Diallo qui a informé Sékou des menaces criminelles de son mari. » Prenant le refus de Hadja Kadidiatou, la veuve de Telli, de répondre à une telle bassesse, Kobélé conclut que « le silence est souvent accusateur. » Nous verrons plus loin comment, à travers l'ethno-poullophobie de l'auteur, cette présomption s'applique à merveille à Kobélé.
En attendant, voici que pense Hadja elle-même de Sékou Touré :
« Pour moi Sékou Touré est un assassin de masse qui a détruit la Guinée. Il a injecté dans ce pays un esprit qui a vécu 26 ans avec lui, qui vit encore et qui mourra quand ? » (La Lance N° 156, 15 décembre 1999)

« L'aveu » de Mgr. Tchidimbo
Kobélé écrit (p. 192) que Mgr. Tchidimbo, archevêque de Conakry « reconnut lors de son interrogatoire au Camp Boiro » sa « complicité active avec l'ennemi ». A. A. Porthos Diallo, le premier, corrige la version laconique et mensongère présentée par Kobélé. Il écrit :
« Monseigneur Raymond-Marie Tchidimbo arrêté en 1970, la veille de Noël, connaîtra au camp Alpha Yaya les sévices habituels. Il en perdra même connaissance, tombera dans le coma et ne devra la vie sauve, grâce à Dieu, qu'au dévouement entêté et humain d'un infirmier militaire qui le veillera jusqu'à ce qu'il reprenne connaissance. Le comité révolutionnaire présidé par Moussa Diakité ne retiendra rien contre lui. Il sera tout de même condamné à mort, condamnation commuée en travaux forcés à perpétuité. A la seconde vague, transféré au camp Boiro, il comparaîtra devant Ismaël Touré et sera obligé de déposer. Au pape Paul VI qui interviendra en sa faveur, Sékou Touré opposera une fin de non-recevoir lui rappelant que « dans un précédent complot... le premier imam musulman de Conakry... avait été jugé et condamné à la peine extrême ».
Il s'agissait d'El hadj Mohamed Lamine Kaba qui avait été arrêté lors du « complot » de 1960, torturé et exécuté : ses effets personnels, ses livres dont le saint Coran, avaient été jetés au feu. En réalité, dans le cas de Monseigneur Tchidimbo, comme dans le cas d'El hadj Mohamed Lamine Kaba, et de toutes les personnalités bénéficiant d'un certain prestige sur le plan religieux, et arrêtés dans le cadre de différents « complots », il s'agissait, par-delà leurs personnes, d'un combat mené contre la religion, toutes les religions. D'ailleurs, Ismaël lèvera un coin du voile, en déclarant à Elhadj Fofana Mamadou, lors de son interrogatoire :
&emdash; « Tu as toujours mis la religion au-dessus du parti, alors que la prééminence doit toujours revenir à ce dernier. »
La furie anti-religieuse du régime prendra une telle allure que Sékou Touré n'hésitera pas à ordonner la destruction de la mosquée construite à Matoto par Elhadj Fofana, sous prétexte que celui-ci serait un « cinquième colonne ». Mais Dieu, mieux que quiconque, sait défendre ce qui est à Lui !. Les sbires du parti avaient déjà commencé à enlever les tôles de la toiture quand ils furent attaqués par des abeilles : l'un d'eux fit une chute mortelle, les autres prirent la fuite. Ordre fut donné alors de transformer la mosquée, successivement et vainement d'ailleurs, en permanence, en dispensaire, en maternité. »
Mgr. Tchidimbo a, lui-aussi, témoigné dans « Noviciat d'un évêque : huit ans huit mois de captivité sous Sékou Touré » (Paris , 1987). Il raconte :
« Le 23 décembre 1970, j'étais donc arrêté à midi trente à mon domicile, - sous la double inculpation de collaboration avec l'opposition extérieure et de délit d'opinions - en présence de mes cousins qui ne me quittaient presque plus jamais, étant au fait de ce qui m'attendait. J'eus seulement le temps de les embrasser et de leur dire tout bas d'avertir mon vicaire général, le Révérend Père Jean-Pierre Lopy, qui sera, quelques années plus tard, expulsé de Guinée, parce que jugé trop fidèle à l'Église de Rome, et envers moi.
« Je fus emmené dans le camp militaire de Alpha Yaya situé à dix kilomètres de la ville de Conakry. Et là, après enregistrement de mon identité, on me passa les menottes. Enchaîné, je fus mis au secret, dans une pièce semi-obscure, un cachot long de 2,20 m large de 0,90 m. Les « grandes vacances » commençaient enfin pour moi.
« Le beau prétexte de mon arrestation avait été fourni à M. Sékou Touré par le débarquement à Conakry, dans la nuit du 21 au 22 novembre 1970, d'une troupe portugaise venue chercher ses propres ressortissants détenus dans une prison de Conakry, et qui avaient été arrêtés par les troupes nationalistes de la Guinée-Bissau. A cette troupe portugaise s'étaient jointes quelques compagnies de l'armée de l'opposition guinéenne vivant à l'étranger.
« Ce débarquement - réussi, pour ce qui concernait l'opération des Portugais ; et avorté, quant à l'action des opposants guinéens - permit à M. Sékou Touré de se débarrasser de toutes les personnes qui le gênaient pour établir un régime totalitaire, comme le sont tous les régimes de socialisme intégral.
« Mais, en réalité, M. Sékou Touré avait des raisons secrètes de m'arrêter: je l'avais déçu sur plus d'un plan et ce « rancunier » par vocation attendait le moment propice pour se venger.
« J'avais profondément déçu M. Sékou Touré ! Jeune missionnaire de retour en Guinée en 1952, je l'avais épaulé et encouragé dans son action syndicale, pour l'avènement d'une société plus juste et plus humaine, dans le contexte colonial français. Et, en raison de ce soutien de 1952 à 1956, Sékou Touré avait cru trouver en-moi un allié inconditionnel qui épouserait toutes ses idées, et exécuterait tous ses plans et toutes ses consignes.
« Mais voilà : en 1956, les élections municipales permirent au parti de M. Sékou Touré d'occuper tous les sièges des mairies du territoire de la Guinée française. Et ce fut le début de la guerre sourde contre l'Église de Guinée.
« Celle-ci se devait, dans ce contexte vicié, d'affirmer son identité et son autonomie, tout en demeurant respectueuse des lois mais sans faiblesse, dans la dignité absolue de sa vocation.
« Alors, Sékou Touré commença à me découvrir. Et celui qu'il avait cru percevoir comme un pur révolutionnaire socialiste devint progressivement à ses yeux un affreux réactionnaire bourgeois.
« La déception de M. Sékou Touré fut d'abord, mon veto à son projet de mariage avec une de mes cousines - il en était déjà, en 1956, à son troisième mariage - , et puis, ma prise de position lors du fameux référendum français du 28 septembre 1958. Au « non » massif de M. Sékou Touré et des Guinéens - disons, plus exactement, de son parti - j'opposais mon « oui » personnel à la constitution française proposée par le général de Gaulle. Car étant au fait du pays réel, j'estimais en mon âme et conscience, que la Guinée, à cette époque-là, n'était pas encore prête à assumer, à elle seule, son propre destin ; et ce, tout simplement, par manque de maturité politique et par manque de cadres valables.
« Le « non » de la Guinée, le 28 septembre 1958, lui valut de sortir de l'Union française pour devenir une nation souveraine. Aussi l'administration française avant de quitter le pays demanda à tous ses ressortissants de se prononcer, soit pour demeurer Français, soit pour opter pour la nouvelle citoyenneté de la République de Guinée.
« Pour ma part, le choix était tout fait. C'était paradoxalement « oui » à la Guinée profonde à laquelle je demeure viscéralement attaché; mais « non » à la nouvelle équipe gouvernementale guinéenne que je savais incompétente ; et, « non » aussi a certains de ses membres, dogmatiques, sectaires, et intellectuellement malhonnêtes. Alors, je gardais tout simplement la nationalité française.
« Cette option aura été payante au regard de l'histoire. Si j'avais pris la nationalité guinéenne, c'est sûr, M. Sékou Touré m'aurait envoyé rejoindre « mes pères », comme il l'a fait sans scrupules pour les Barry Diawadou, les Camara Balla, les Camara Loffo, les Diallo Telly, et tant d'autres victimes exterminées, avec la bénédiction de certaines grandes puissances.
D'ailleurs, et c'est le mot de la fin, j'ai toujours estimé que l'on ne change pas de nationalité comme on change de chemise. M'étant toujours senti bien dans ma peau de citoyen français, ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Sékou Touré que j'aurais troqué ma citoyenneté française contre la citoyenneté guinéenne.
« Je demeurai ainsi au secret du 23 au 27 décembre, sans eau sans nourriture. Le 28 décembre au matin, l'on commença à me donner une demi-ration d'alimentation : soit un bol de riz à midi. Mais j'étais toujours au secret. Le 2 janvier, je frappai du pied contre la porte de mon cachot pour appeler un gardien, et lui dire que je désirais être entendu par la commission du tribunal révolutionnaire.
« Je comparus devant cette commission le 5 janvier, et lui demandai les raisons de mon arrestation ! Pour toute réponse, on me lut un long chef d'accusation, et on m'invita à faire une déposition dans laquelle je devais me reconnaître coupable, et dire que j'agissais en complicité avec les personnes dont la liste m'avait été communiquée. Devant mon refus de dénoncer qui que ce soit, l'on me donna un avant-goût de ce qu'était les tortures à l'électricité. Pendant trente minutes, à intervalles réguliers, on m'envoya des décharges d'électricité, tantôt aux oreilles, tantôt aux seins, tantôt au sexe ! Au bout d'une demi-heure, je commençai à m'évanouir. Alors on me ramena dans mon cachot, avec cette liste, et toujours enchaîné ; car on ne devait m'enlever mes chaînes que si j'acceptais de faire ce qui m'était demandé.
« Par providence, un de mes geôliers avait eu le temps de me glisser dans l'oreille qu'il fallait que je tienne bon, et que je n'accepte aucune de leurs propositions, autrement ce serait la catastrophe, pour moi et pour tous ceux que je dénoncerais. Et il m'apprit, par la même occasion, qu'un Allemand arrêté le 24 novembre 1970, M. Seïbold, était mort à la suite des tortures subies ; et que la nouvelle de ce décès ayant filtré en ville, cela faisait grand bruit à l'extérieur. Alors, je décidai de faire la grève de la faim, tant que je ne serais pas délié de mes chaînes. En déclenchant cette grève, j'étais certain qu'ils prendraient peur ces messieurs et qu'ils finiraient par m'enlever mes chaînes ; ne désirant pas la mort d'un second étranger, dans leur prison. Je tins jusqu'au 9 janvier 1971 ; et puis, je tombai dans un coma qui dura quatre jours.
« Comme prévu, dès les premiers signes de coma, on me transporta, m'a-t-on dit, dans une cellule un peu plus large, et un peu mieux éclairée. On me délivra les mains de mes chaînes, et l'on m'installa sur un lit « Picot » ; premier confort, depuis le 23 décembre 1970. On me fit veiller, les deux premiers jours, par le médecin militaire du camp, le médecin-commandant Soriba Sylla. Je revois encore cette scène macabre où le caporal Sâ Balla ; chrétien de la tribu Kissi et adjoint du chef chargé de garder des détenus du Camp Alpha Yaya ; se mettre à genoux à mon chevet, se pencher sur moi, l'oreille attentive. Il essayait désespérément de déceler un souffle de vie ; ce fut en vain ! J'étais à ce point affaibli, que tout mon être était inerte : pas même léger soulèvement de poitrine qui eût été une lueur d'espoir...
« Je le revois encore, ce caporal, se relever tout triste, et dire d'une voix mêlée de tristesse aux deux soldats qui l'accompagnait : « il est mort ! » J'eusse aimé, ce matin-là, pouvoir leur crier : « non, je ne suis pas encore mort ». Mais l'énergie m'avait fui après huit jours de diète totale. Nous sommes le 13 janvier 1971, à onze jours du verdict qui emportera des centaines de personnes - pendues ou fusillées - à la fosse commune. C'est alors que mes braves gardiens en référèrent à la commission centrale du tribunal révolutionnaire, pour avoir l'autorisation de m'enterrer. Avoir l'autorisation ! Il importait d'être couvert car, à leurs yeux, je représentais un très « gros morceau » : un archevêque de l'Église catholique, qui, de surcroît, était de nationalité française. Il n'était donc pas question de m'envoyer à la fosse commune à la sauvette.
« On dépêcha alors à mon chevet le médecin-commandant Soriba Sylla, pour constatation de décès. Ainsi, l'irréparable fut évité ! Après deux piqûres intra-musculaires administrées par ce médecin pour me remonter un peu, je plongeai dans un profond sommeil. Repensant à cette scène, plusieurs mois après, je réalisai avec horreur, que beaucoup de mourants comme moi, mais prisonniers obscurs des camps d'extermination de Sékou Touré, auront été ainsi enterrés vivants ; étant donné que le contexte animisto-musulman dans lequel nous vivions voulait que les cadavres soient rapidement enterrés.
« Faute de preuves permettant de me classer parmi les soi-disant comploteurs du 22 novembre 1970, on me trouva un autre chef d'accusation, pour lequel, me dit le ministre Moussa Diakité, président du tribunal du Camp Alpha Yaya, je devrais être condamné aux travaux forcés à perpétuité. Le motif de mon inculpation fut : « trafic de devises étrangères ». Trafic de devises avec un Allemand, M. Adolf Marx, qui, lui-même, avait été arrêté quelques jours après moi, le 26 décembre 1970. M. Marx était directeur de l'unique brasserie de la Guinée. Ces messieurs n'eurent même pas à recourir aux tortures, cette fois-là, pour me faire avouer. Car c'était vrai ; et je le reconnus; et j'ajoutai même que c'était le gouvernement guinéen qui m'avait contraint à ce genre d'opération irrégulière en dehors des agences de change. De 1968 à 1970, le gouvernement de Sékou Touré devait à l'archidiocèse de Conakry plus de vingt-trois millions de francs guinéens, pour des travaux exécutés pour lui, par nos ateliers d'imprimerie et de menuiserie.
« A mon arrestation, cette somme d'argent n'était toujours pas payée ; et elle ne le sera plus jamais, Sékou Touré ayant eu la malencontreuse idée d'avaler son extrait de naissance ! Or, l'archidiocèse avait à sa charge des prêtres à entretenir, de futures religieuses et de futurs prêtres à former, des catéchistes à rémunérer. Et tout cela exigeait de l'argent.
« Avec cette histoire de devises, une charge était enfin retenue contre moi ! Et ce jour-là, le ministre Ismaël Touré, demi-frère de Sékou Touré, s'était frotté les mains : enfin une inculpation ! Et quand vint l'heure de dresser les actes de condamnation, c'est Ismaël Touré en personne qui m'inscrivit, non pas sur la liste des condamnés aux travaux forcés à perpétuité ; mais sur des condamnés à mort, par pendaison !
« C'est, selon le récit que me fit M. Jean-Paul Alata au Camp Boiro, l'ambassadeur de l'Union soviétique qui, averti par ses services secrets en Guinée, dans la nuit précédant la proclamation du verdict, vint trouver Sékou Touré, pour lui dire qu'il commettrait une grave erreur en m'envoyant à la potence; surtout pas de martyrs, ajoutait-il !
C'est ainsi que mon nom fut rayé de la liste des condamnés à la pendaison ; et que ma peine fut transformée en détention à perpétuité. Ce fut là un acte personnel de Sékou Touré : L'Esprit - pas le Saint-Esprit, mais l'Autre - l'avait visité, revêtu de la peau d'un ambassadeur.
« Le 24 janvier 1971, j'étais donc condamné à la prison à vie ; c'est-à-dire qu'humainement, je n'avais plus aucune chance de m'en sortir.
« Selon le témoignage recueilli de la bouche d'un membre de la commission du tribunal révolutionnaire du Camp Alpha Yaya, ladite commission, après le verdict du 24 janvier 1971, avait adressé à Sékou Touré son rapport définitif sur moi et dans lequel il était dit qu'aucune complicité audit complot du 22 novembre 1970 n'avait été découverte, me concernant.
« Selon ce même témoin, Elhadj Chérif Nabaniou, ... Sékou Touré était prêt à me libérer, pour en finir avec la presse internationale qui le harcelait de tous les côtés. C'est son frère Ismaël Touré qui l'en empêcha, en le convainquant que la commission du Camp Alpha Yaya avait mal fait son travail, et que lui reprendrait tout le procès.
« C'est ainsi que fut décidé mon transfert du Camp Alpha Yaya au Camp Boiro, dans la nuit du 14 mars 1971, avec deux malheureux compagnons qui seront exécutés quelques mois plus tard — le commissaire Coumbassa Ibrahima, et le président du comité de quartier Dixinn-Gare, Yattara Ali Badara. J'arrivais donc au Camp Boiro pour y accomplir mon second noviciat.
« Là, Ismaël Touré me laissa dans l'oubli, jusqu'au 16 août 1971. Et le 17 août à une heure du matin, je fus réveillé, de nouveau enchaîné, et amené devant le tribunal présidé par Ismaël Touré en personne. Il me remit un questionnaire dactylographié à remplir, et me fit installer dans une pièce attenante à la sienne. Devant l'extravagance des questions posées, je refusai de répondre. Alors il me fit conduire vers la salle des tortures, pour être soumis, une nouvelle fois, à la question ! Le chef de la cabine de torture, inspiré par l'Esprit Saint, j'en suis certain, puisqu'il ne me connaissait ni d'Ève ni d'Adam, fit sortir tous ses collaborateurs, et me dit à voix basse: « Monseigneur, acceptez de répondre à toutes les questions, ainsi vous vous en sortirez un jour. Si vous refusez, « le type » (il parlait d'Ismaël Touré) m'a dit de vous torturer, s'il le faut, jusqu'à la mort ; car il veut vous trouver quelque chose. »
« Après un moment d'hésitation, et songeant en même temps que j'étais encore appelé à servir l'Église, j'acquiesçai à sa demande, et l'on me ramena dans la cellule, pour répondre au questionnaire. Je terminai ce travail le 18 août 1971 au soir. Dans cette même nuit, on m'enregistra sur bande magnétique. Et le 19, le 20, le 21, le 22 et le 23 août 1971 ; aux dires de mes cousins on fit passer cette bande sur les ondes de radios guinéennes, pour que le monde entier sache que j'étais bel et bien coupable. Ainsi se trouvait confirmé en cette date du 19 août, le jugement du tribunal qui, en janvier de cette même année, me condamnait déjà aux travaux forcés à perpétuité. Une semaine après ce deuxième jugement, la faveur me fut accordée de recevoir mon bréviaire, la Bible et ma paire de lunettes de lecture.
Peut-être Sékou Touré escomptait-il que je deviendrais ainsi claustrophobe ! Peut-être...
Tant de personnes en effet ; et surtout des jeunes ; du seul fait de se retrouver isolées, avaient été atteintes de folie passagère, après quelque temps seulement de claustration. Il sfallait alors les mettre au grand air chaque jour, pour les réinsérer dans un petit groupe de prisonniers, après plusieurs mois de « ventilation ».
Mais Sékou Touré, une fois de plus, par cette mesure prise à l'encontre de ma personne, manifestait sa parfaite ignorance de la gente cléricale, formée au silence et à la solitude dans les séminaires et dans les noviciats ; du moins dans ceux d'autrefois !
Le silence extérieur qui favorise le silence intérieur, et le protège ; lequel silence intérieur nous établit définitivement dans l'état de solitude. »

Elhadj Bella Doumbouya

Telli Diallo et Sékou Touré

André Lewin et Sékou Touré

Lansana Conté et Sékou Touré

Jacques Foccart et Sékou Touré

Lieutenant/Capitaine Facinet Touré