Madiou Diallo, résident à Fria
Comment je fus considéré comme un agent de la 5e colonne.

5 Novembre 2001
Bonjour,
Je m'appelle Simon Lepage, et du mois de mai à août 2001, j'ai eu la chance d'aller travailler à Fria, pour l'usine d'alumine.
Pendant mon séjour, j'ai fait la connaissance d'un certain Madiou Diallo, un rescapé du Camp Boiro.
Il vit présentement à Tabossy, une agglomération voisine à mon quartier, dans une petite case d'à peu près 2 mètres de diamètre qui prend l'eau durant la saison des pluies. Il a l'air d'avoir 60 ans alors qu'il en a que 38. Je lui ai demandé qu'il m'écrive un petit résumé de ce qu'il a vécu au Camp. Je vous fait parvenir ici ce texte qui pourra contribuer à compléter votre site internet.
Les discussions que nous avons eues sur son séjour étaient beaucoups plus détaillées, et le résumé que je vous envoie se termine un peu vite. Si possible, j'aimerais bien que vous m'envoyez une liste de site où ce genre de récit pourrait faire bouger quelque chose. M. Diallo ne reçoit pas les subventions qu'on lui avait promis. Je ne sais pas quelle organisation pourrait lui venir en aide. Si vous pouviez me donner une liste ou des recommandations, j'en serait très heureux.
Merci à l'avance.
Bien à vous,
Simon Lepage

Un rêve d’adolescent

J’avais 19 ans, et comme tous les enfants de mon âge, je rêvais déjà de réussite. Je voulais faire des études supérieures afin de devenir un haut cadre de mon pays, et pourquoi pas un fonctionnaire international. Tout cela était facile à imaginer, mais dans la réalité, c’était là un pari bien difficile à gagner.

Issu d’une modeste famille, mes chances de réussite étaient parmi les plus moindres. Car dans mon pays, la Guinée, il était difficile voire même impossible à un fils de pauvre de faire des études supérieures digne de ce nom. En effet, toutes les facultés renfermant les bonnes options étaient réservées aux fils des seuls dignitaires du régime. Il fallait être un des leurs pour faire des études en médecine, en économie ou autres bonnes options. À défaut d’un tel privilège, vous étiez tout simplement orienté vers les facultés d’agronomie où l’essentiel des cours consistait simplement à labourer les bas-fonds.

Voulant ainsi échapper à ce sort injuste, j’ai décidé de partir. Partir loin des frontières de mon pays pour pouvoir enfin réaliser mon rêve. Celui de devenir un cadre, un intellectuel qui n’aura sans doute rien à envier aux autres. Mais le prix à payer était grand car cela nécessitait d’énormes sacrifices. En plus, je ne disposais pas assez de moyens pour me payer un tel voyage. Alors j’ai décidé d’emprunter le chemin de Boké via Dakar en passant par Télimélé et Koundara.

L’arrestation

Ignorant les dangers auxquels je m’exposais, je partais ayant à l’idée l’accomplissement de mes rêves d’enfant. Sur le chemin, je me sentais très heureux. Arrivé aux frontières guinéo-sénégalaise, je fus arrêté en compagnie d’autres voyageurs. C’était en 1981 et j’avais 19 ans.

Considérés comme des mercenaires, nous avons été conduits jusqu’à Boké. De là, nous avons été menottés et embarqués à bord d’un avion Piper pour Conakry. Arrivés à Conakry nous avons été conduits au PM3 et à l’état major de la gendarmerie nationale. Un militaire était là en train de manier son arme comme pour nous effrayer. Il disait :
— C’est bien vous les contre-révolutionnaires, vous partez à l’extérieur pour revenir attaquer le pays.
Et aussitôt ils ont déclaré :
— Ici vous avez affaire aux militaires et vous savez où on va vous emmener ?
Alors un d’entre eux enchaîna :
— Nous allons vous envoyer au Camp Boiro.
Et quelques minutes après on nous a embarqué à bord d’un véhicule russe et tout autour ont pris place des militaires armés de mitraillettes. Également le commandant Makan a pris place dans la cabine. Le chauffeur, militaire aussi, a mis le véhicule en marche. Arrivé au pont du 8 novembre, il demande :
— Nous allons où mon commandant ?
Le commandant déclare énergiquement :
— Direction Camp Boiro.
Quant à moi, ces manèges m’intriguaient et me laissaient perplexes.

Arrivés au Camp Boiro, on nous a déshabillés, mis à poil, ligotés et battus à mort. Après jetés dans le “métallo”, appellation donnée aux cellules des prisonniers. Nous sommes restés dans ces cellules exigus pendant cinq jour sans manger ni boire. Et c’était là l’entrée en matière. C’est-à-dire le début de l’enfer avant la mort.

Au cinquième jour, ils sont venus nous chercher, à une heure du matin, pour nous conduire au Bureau du comité de la Révolution. Là se trouvait le commandant Siaka Touré, (neveu du président), le général Toya Condé et le commandant Karim. Le commandant Siaka a sorti de sa poche des bonbons à la menthe qu’il déposa sur le bureau. Chacun des ministres a prit un bonbon pendant que nous étions assis devant eux sur des tabourets. Il est resté sur la table un bonbon. Je l’ai pris aussi et le commandant a aussitôt prit ma main en disant :
— Chien dépose, tu n’as pas droit .
J’ai répliqué en disant :
— J’ai droit puisque que je suis un homme comme vous.
Il a dit :
— Non, toit tu n’as pas droit à ce bonbon.
Frustré, j’ai déposé le bonbon. Aussitôt, il a dit :
— Ah ! Monsieur le pasteur qu’est-ce que vous parlez bien français. Vous êtes passé par où pour venir nous agresser ?
Je lui ai répondu :
— Mon commandant, moi, je n’étais même pas sorti du pays. Je voulais juste aller me faire un bagage intellectuel ailleurs.
Très écoeuré, il me fixa en disant :
— Il n’y a pas d’école en Guinée ?!
— Vous savez bien qu’il y a des écoles en Guinée mon commandant. Cependant, toutes les bonnes options sont seulement réservées à vos enfants. Et pour nous, rien, rien d’autre que les facultés d’agronomie.
Irrité par ces déclarations, le commandant s’exclama :
— Ah bon ! C’est vous qui partez à l’extérieur pour donner ces nouvelles aux blancs. Donc, tant pis pour vous. Alors ici nous allons vous mettre dans une autre école.
Et aussitôt ils m’ont conduit à la cabine technique. C’était à 8 heures du matin. Arrivé sur le lieu, ils m’ont présenté un rapport et m’ont demandé de signer en disant : « Vous le signez ou c’est la mort. »
Je leur ai demandé de me lire le contenu du document avant de signer. Ils ont répliqué :
— Non, c’est des ordres, vous signez ou c’est la mort.
Brusquement, j’étais fâché par leur manière d’agir. Je leur ai dit :
— Si vous n’avez pas été à l’école, moi j’ai été. Alors je ne peux pas signer un document dont je ne connais pas le contenu.
Et tout de suite un tortionnaire a dit :
— Vous êtes un sorcier alors qu’ici nous avons eu affaire à des diables. Si vous ne signez pas, le train de la révolution marchera sur votre tête.
N’ayant pas réussi à me faire signer le document, ils m’ont déshabillé, mis une corde à mon cou, à mes épaules et m’ont pendu. Ensuite, ils m’ont branché au courant électrique.

Après cette opération, la séance de torture a duré une heure trente, finalement, ils m’ont détaché, et m’ont fait tomber sur le sol avec force comme pour me briser. Et là, j’ai perdu connaissance, et j’ai été de nouveau transporté dans la cellule No. 61, là ou je suis resté pendant 18 mois, seul et sans contact extérieur, sauf quand ils apportaient la soit-disant nourriture dans une boîte de tomates rouillée quelque fois. Là, on voyait un militaire venir, à défaut, il n’y avait pas de contact.

Après ces 18 mois, comme il y avait eu un autre événement à Benty (Forécariah) et les autorités voulaient arracher aux pauvres paysans leur nourriture, on m’a fait sortir des métalo pour m’affecter une à une autre cellule appelée Harlem City, C’était a cellule No. 14. Ainsi le 6e continent (NDRL : nom qu’a donné M. Diallo au Camp Boiro) continuait à se remplir de nouveaux.

Ensuite, les hommes de Benty ont été aussi amenés, sur quarante personnes, il n’y a eu que dix survivants, mais dans des conditions très regrettables. Une femme enceinte de trois mois qui était branchée au courant avait avortée sous le coup de la douleur. Les prisonniers ont été alignés et on a fait passer la femme nue devant eux, et ils étaient astreints de la regarder.

Dieu merci, c’est la sortie du 6e continent, mais pas de liberté. Comme beaucoup de Guinéens ignoraient qu’il y avait trois présidents dans la République et que moi j’ai eu à découvrir cela au Camp Boiro

Actuellement...

Actuellement, nous vivons avec le second président, mais toujours Sékou Touré, oui, c’est vrai.

En 1984, il disait par la voix de son ministre des Affaires étrangères : « Vous êtes libres et nous allons vous réhabiliter. » Et jusque là nous continuons à mourir à petit feu. Cela veut dire que nous vivons toujours en prison. Un homme qui voit mal, entend mal, n’a pas de source de revenu, n’est pas libre.

Pour cela, j’attire l’attention du monde entier pour sauver les rescapés du Camp Boiro qui sont en péril en Guinée.


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