Editions L'Harmattan. Paris, 1987. 184 p.
L'agression du 22 novembre 1970 a été un prétexte
abusivement exploité pour organiser, à travers tout le pays,
une campagne hystérique à l'appui le massacre d'innocents
citoyens.
D'ailleurs, le secrétaire général du Parti, Sékou Touré; n'aimait-il pas rappeler souvent l'adage selon lequel : « à quelque chose, malheur est bon ! ». L'occasion était bonne, et profitant d'une solidarité nationale, africaine et intemationale, largement exprimée face à l'invasion portugaise, le pouvoir politique eut beau jeu de liquider tous les gêneurs, les opposants, les adversaires réels, potentiels ou mêmes imaginaires du régime. Le tout fut consommé avec une rare cruauté.
Des milliers de victimes tombèrent sans savoir pourquoi elles mouraient.
Les détenus anciens et nouveaux ainsi que les collaborateurs ou assimilés ont été froidement massacrés.
On tuait aux frontières ; on pendait dans toutes les régions
; on tuait en secret dans les prisons ; on torturait ; on tuait à
coups de botte, de matraque, de fouet, de décharges électriques,
de privation systématique de nourriture - « la diète
noire ». On tuait partout et pour un rien !
On exécutait par armes automatiques au pied du mont Gangan et à Séguéya où les populations étaient continuellement sur le qui-vive. Les exécutions étaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus massives.
Les habitants des quartiers périphériques, à la lisière des champs d'exécution du mont Gangan, de Farhabé et de Fissa, terrorisés et traumatisés par les concerts de hurlements et de vociférations qui précédaient les crépitements des armes, ont fui pour d'autres zones plus tranquilles, abandonnant habitations et vergers.
A la Maison centrale de Kindia, on tuait par le fouet, par la matraque et par les balles.
La mort sous le fouet
Après l'agression, bon nombre d'anciens détenus avaient tenté de fuir, de se cacher pour échapper à la violence des responsables ; certains se sont perdus dans leurs tentatives. Ils ont été "ramassés", confondus, assimilés aux mercenaires ou aux collaborateurs et évacués pêle-mêle à Kindia.
Ces malheureux, dans une totale nudité, étaient ligotés,
les coudes se touchant dans le dos, les genoux attachés et repliés
au niveau des coudes.
Après plusieurs jours de « diète » et toujours
dans cet état, on les sort, un jour, vers 10 heures, on les couche
sur la dalle de béton de la cour dont la température monte
progressivement du fait de la chaleur.
Vers midi, une horde excitée de malabars, tous prisonniers de droit
commun, est lâchée par le régisseur. A l'occasion, on
a installé en plein air un tabouret sur lequel sont déposées des friandises, du tabac et des allumettes pour ces tueurs, ces bourreaux à gages.
De solides nerfs de boeuf, des lanières tranchées de caoutchouc,
sont mis à leur disposition et chacun est chargé de mater,
de mater toujours plus fort ceux qu'on appelle les « ennemis du
pays ».
Au préalable, les victimes sont arrosées de crésyl
et on leur enduit le corps, tout le corps de sable; elles sont enfin livrées dans cet état à leurs bourreaux; les coups commencent pleuvoir sans cesse jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Si, au départ, les hurlements et les vociférations parviennent
à couvrir les claquements des coups de fouet, à la longue,
ils s'atténuent ; et on finit par ne plus entendre que les coups
; des bouches s'ouvrent mais n'émettent plus aucun son. Abominable…
Le bourreau lui-même transpire à grosses gouttes. L'un après
l'autre, les suppliciés rendent l'âme. On ricane, on dit :
« Il s'est libéré, il peut se reposer !
A l'époque, le détenu était rien moins qu'un animal
et il était traité comme tel.
Un de ces malheureux, dégoulinant de sueur, après un vigoureux effort, tente d'atteindre avec sa langue une minuscule flaque d'eau. D'un bond, un sbire s'approche, lui écrase la bouche avec la semelle cloûtée de son brodequin...
Le bourreau à gages qui a le premier réussi à tuer
est présenté comme un héros, les poings fermés levés vers le ciel, jubilant, fier comme Artaban ; il peut désormais aller vers le tabouret et se servir à sa guise des friandises de son choix. Le salaire de la cruauté et de l'ignominie...
Après un moment de repos, on lui livre sa seconde victime et il « s'y mettra » encore, le coeur tout aussi léger. C'est l'hystérie généralisée !
Ces séances étaient fréquentes à la Maison centrale de Kindia. Les cadavres ligotés, parfois avec des câbles, étaient traînés dédaigneusement, comme de la répugnante charogne pour être entassés, de chaque côté de nos portes où ils devenaient la proie des essaims de mouches bleues. Quelques rares fois, une vieille natte était négligemment jetée sur leurs dépouilles mortelles.
On disait que ces hommes ne méritaient pas les précieuses
balles commandées par le Parti ; le fouet leur suffisait !
La mort sous la matraque
Après la remise en ordre opérée par le capitaine
Siaka Touré, dans la salle no. 4 avaient été regroupés
ensemble tous ceux d'entre nous qui avaient tenté de fuir. Ensuite, tous ceux
qui, par calcul ou ignorance, avaient été utiles
aux mercenaires pour leur avoir fourni quelque indication ou renseignement
et enfin les Balantes. Ces derniers, extradés
de leur pays par leurs propres dirigeants, avaient été livrés
au P.D.G., pieds et poings liés.
Tous les détenus de cette salle, bouclée en permanence, étaient
soumis au régime de la privation totale de nourriture. Les pleurs,
les vociférations, Ies gémissements déchirants traumatisaient
tout le camp de concentration.
La nuit, généralement à partir de 23 heures, une équipe
composée d'une demi-douzaine d'hommes en treillis se glissait furtivement
dans la salle, matraque en main. Une forte et déprimante clameur
s'élevait aussitôt, redoublait d'intensité et quelques
moments aprés, c'était l'accalmie.
Le bruit des coups qui étaient administrés aux détenus
sans force, parvenaient, malgré la distance, jusqu'aux occupants
de notre salle. C'était l'enfer.
Mission accomplie, les bourreaux en quittant la salle, jettent des coups
d'oeil à gauche et à droite, disparaissent sur la pointe des
pieds : ni vus, ni connus, ni entendus.
Le soir du lendemain, entre 19 et 20 heures, comme des charognes, les corps
sont jetés dans des camions pour la fosse commune.
Les fusillades
Cette pratique de la mort violente était la plus courante.
Le peloton d'exécution ne chômait pas ; les prisonniers de
droit commun furent d'abord chargés de creuser les fosses communes
mais, par la suite, les engins mécanisés durent entrer en
action et sans arrét pour parachever la besogne.
A partir de janvier 1971, les enlèvements pour la fusillade devenaient
aussi fréquents que massifs. Les préparatifs étaient
bien connus. Entre 15 heures et 16 heures, liste en main (il la consulte
fréquemment), le chef de poste regroupe des détenus dans une
cellule ou dans une salle, selon leur nombre. On sent un certain énervement chez les hommes de garde dont on suit aisément les va-etvient, les dialogues. Sur la table du chef de poste une grosses pelote de ficelle est déposée. Pendant que les uns coupent la ficelle en morceaux de près de 2 m et mettent en ordre les bouts, d'autres nettoient
les lampes-tempêtes, font le plein des réservoirs, tandis que
le chef de poste change les piles des lampes-torches…
Le premier détenu qui voit ces préparatifs par le trou de
la porte revient rapidement à sa place ; visiblement bouleversé
dans toute son assise, il ne souffle mot mais son désarroi est évident ; un autre va voir et en quelques secondes, toute la salle est alertée.
Le moral « tombe aux talons » ; un silence de cimetière
s'installe.
Qui sera « concerné » ? Chacun souhaite que ce soit le
voisin. Les plus courageux (ou simplement les résignés) font
déjà leurs adieux à la salle, demandent à être
pardonnés pour tout manquement inconsciemment commis à l'endroit
d'un camarade. On répète les messages oraux ; les adresses
des familles sont précisées à nouveau ; on s'étreint
encore dans une profonde émotion.
Le repas notre plat de riz blanc servi entre 18 h et 19 h n'est pas
mangé. On fait sa prière, la mort dans l'âme. On se
couche, pas pour dormir mais pour méditer, sinon pour mieux pleurer
en secret sous sa couverture à l'abri des yeux indiscrets.
Quand toute la Maison centrale est plongée dans le silence et l'obscurité,
vers 2 heures du matin, d'un « clac » que l'on veut discret,
la porte s'ouvre.
Comme dans un mouvement d'ensemble parfait, les 40 ou 50 pensionnaires de
la salle se retrouvent sur leur céans, les yeux anxieusement tournés
vers la porte.
La lumière vive de la lampe torche balaie les deux rangées
de couchettes.
Le chef de chambrée est appelé.
J'arrive prestement. On me pose la question de savoir si « Untel est
là ? » L'intéressé répond lui-même :
Oui, présent !
Le geôlier enchaîne :
Viens, mais surtout ne prends rien du tout. C'est inutile.
Devant la porte,
dans le noir, des solides sbires attendent que l'appelé mette le
nez dehors.
A pas lents, sous les regards émus de ses compagnons, le détenu
traverse la salle. Une fois dehors, pris dans l'étau d'acier de deux
bras vigoureux, des gémissements et des pleurs lui échappent.
Il se sent perdu. Son sort est désormais connu.
Les condamnés à mort férocement ligotés sont jetés comme des sacs de marchandises entre les ridelles des camions garés de part et d'autre du portail. Les véhicules démarrent en direction du champ d'exécution. Une quinzaine de minutes plus tard, les crépitements nourris et brefs des armes automatiques nous parviennent. C'est terrible, horrible, pénible à supporter.
Les geôliers reviennent dans les mêmes véhicules ; ils se racontent bruyamment la scène laissant tomber leurs outils (pelles, dabas) font une toilette sommaire et dans leurs commentaires, expriment leur admiration pour celui-ci, courageux, devant la mort, dénigrent celui-là pour ses cris, ses pleurs, ses lamentations inutiles.
Un soir, le capitaine Siaka Touré, occupé à faire
rassembler les condamnés fut supplié par un détenu
qui tenait à rejoindre un de ses amis, transféré selon
lui, dans une autre salle.
Le capitaine regarde, sourire aux lèvres, son innocent interlocuteur
et lui dit :
Attends demain !
L'ami en question devait être exécuté dans la même
nuit. Les exécutions sommaires les plus connues ont été
perpétrées aux dates suivantes:
Le 27 mai 1969
Les condamnés à mort du prétendu « Complot Kaman
Fodéba ». Dix déjà cités. Paix sur eux !
Le 2 janvier 1970
Le dernier carré des parachutistes de Labé. Le Mamadou Sowparachutiste
, originaire du Gaoual a été transporté
en brancard devant le peloton d'exécution : il était déjà
dans un état comateux. Une trentaine de victimes.
Le 6 janvier 1971
Hauts cadres et personnalités remarquables :
En tout et avant l'aube, 70 codétenus ont été exécutés et jetés dans une fosse commune au pied du mont Gangan. Paix et Miséricorde divines pour eux ! Amen !
Le 25 janvier 1971
Enlèvement de nombreuses personnalités et hauts cadres :
Le 27 mars 1971
Les derniers (si l'on veut bien m'excepter) du « Complot Kaman-Fodéba » :
Le 30 août 1971
Une trentaine de victimes provenant de la seule Maison centrale de Kindia
ont été liquidées:
Le 18 octobre 1972
Une trentaine de détenus sont enlevés encore à Kindia pour être exécutés :
Vers la fin de 1972, me raconta un geôlier devenu un intime ami, afin d'éviter au peloton d'exécution la tâche contraignante et, il faut bien le dire, répugnante de ramasser les lambeaux de chair ou les membres des suppliciés pour les jeter dans la fosse, on prit la précautiort de coucher les condamnés affreusement ligotés dans les les fosses communes avant de les « arroser » avec la mitraillette. Il arrivait qu'un condamné sous le tas ne soit pas atteint ; il se signalait, on le félicitait pour son « militantisme ». Il « bénéficiait » alors d'une rafale, pour lui tout seul... Il ne restait plus qu'à pelleter la terre sur les corps encore en convulsion...
Au lendemain du transfert à Kindia du dernier contingent des détenus
du Camp Boiro, les geôliers visiblement préoccupés,
vont, viennent, ouvrent et referment les salles et cellules.
Ils sont à la recherche de deux d'entre nous : les nommés
Yaya Diallo, enseignant qui avait montré le général
Lansana Diané au capitaine portugais et le capitaine Abou Soumah
que l'on ne retrouve toujours pas.
Dans toutes les salles, les appels sont vains.
D'autorité, je suis appelé. A la porte, je suis informé
qu'une commission siégeant dans une pièce voisine veut m'interroger.
Je suis confondu et je me demande ce qui m'arrive encore. Vêtu de
mes habits encore maculés de sang coagulé, je suis conduit
dans un petit bureau.
Là, quelques responsables assis autour d'une table branlante, le frère
Fodé II Camara, secrétaire général, préside
cette commission. Il a à ses côtés Mandjou
Touré,
commandant d'arrondissement central et deux fonctionnaires que je ne connais
pas. Ils m'observent avec attention. Finalement, ils me demandent où
sont Yaya Diallo, enseignant, et le capitaine Abou
Soumah... Je réponds
que j'ignore les directions prises par l'un et l'autre après notre
mise en liberté par l'officier portugais. J'explique les circonstances
de notre départ mouvementé du Camp Boiro. Ma bonne foi est
évidente, mais les membres de la petite commission sont perplexes.
Ils se regardent, chuchotent des mots.
Je les regarde et j'attends.
Je suis reconduit finalement sans commentaire dans la salle.
Une semaine après notre installation dans la salle no. 3, l'eau
subitement vient à manquer !
Quand nous tapons à la porte, le chef de poste va vers la pompe,
nous donne la preuve qu'il n'y a pas d'eau et que, de ce fait, nous ne pouvons
vidanger notre demi-fût. Le pot de chambre commun, au deuxième
jour, se trouve plein à ras-bord.
Nous tapons, tapons tant et si bien que le chef de poste énervé,
nous autorise à sortir notre pot mais insiste en nous faisant remarquer
que si le fût n'est pas rincé après la vidange, l'odeur
en sera insupportable.
Six candidats sont déjà prêts pour sortir le lourd fardeau.
Le bâton cylindrique servant ordinairement de manche est passé
dans l'anse. Le fût est soulevé. Les porteurs se gênent,
se heurtent les uns contre les autres. Le bois fléchit, craque et,
d'un coup, se rompt ! Le fût tombe au milieu de la salle, en se vidant
d'une partie de son contenu !
Dans une clameur, toute la salle est debout. L'odeur fétide, nauséahonde
se répand, emplit les lieux. Précipitamment, le chef de poste
et le porte-clefs accourent, ouvrent la porte, constatent d'un coup d'oeil
l'incident, crachent de dégoût, referment violemment la porte
:
Débrouillez-vous, je vous avais prévenus ! dit le chef de
poste.
Chacun s'écarte du fût. Les fumeurs allument leur cigarette,
les autres portent leur mouchoir ou un pan de tissu devant leur nez !
Nous n'avons que nos mains nues et depuis que nous sommes là, le
savon est une denrée inconnue. Du reste, il n'y a pas d'eau ! Chacun
dit de faire quelque chose mais avec quoi ? Personne ne veut y mettre la
main.
Je me mets à taper inlassablement à la porte. Le chef de poste
approche. Bouche à terre, par la fente rouillee de la porte, je lui
fais la proposition de vider, dans un premier temps, le reste du pot et,
ensuite, de chercher dans l'arrière-cour tous les moyens possibles
: boîtes vides, bouts de carton, chiffons et enfin de la bonne terre
sèche.. Il accepte et ouvre.
On est contraint de mettre la main dans les déjections, de nettoyer
le sol au chiffon, d'y répandre de la terre sèche. L'odeur
s'atténue.
Mission bien accomplie. Applaudissez ! crie-t-on !
Un dizaine de jours après l'agression, arrivent en état d'arrestation à la Maison centrale de Kindia de hautes personnulites du régime. Les anciens détenus se perdent en conjectures ! La première de ces personnalités est M. El Hadj Oumar Kounda Diallo, ancien ambassacleur, gouverneur influent de Région, arrivé le 3 décembre 1970 à Kindia et écroué dans la cellule 4. Il est suivi, à quelques jours d'intervalle, des personnalités ci-après :
Au départ, ces derniers s'abstiennent de tout contact, se refusent systématiquement à entrer en conversation avec les anciens détenus. Ils ont peur de leur « guigne » et ont en mémoire la vaste campagne de dénigrement orchestrée contre les anciens dirigeants rendus seuls responsables de tous les maux qui accablent le pays. Quelques semaines après, c'est la confusion totale car les deux tiers des membres du gouvernement sont arrêtés ! Comme on le dit, on ne sait plus « qui est qui » ! Dans la matinée du 25 janvier 1971, des agents inconnus arrivent à la Maison centrale, s'entretiennent avec les gradés au poste de police. Tour à tour, seront extraites pour être transférées à Conakry les personnalités suivantes :
M. Ousmane Baldé
Il est d'une dignité et d'une discrétion irréprochables.
Sa hauteur de vue et son courage font de lui un homme exceptionnel. A aucun moment, il n'a tapé à sa porte, ni quémandé le moindre service. Il était entouré de respect et d'une déférente considération de la part des geôliers même les plus intraitables.
M. Moriba Magassouba
Il gardait, dans l'épreuve un calme serein. Il avait écrit dans sa cellule: « Voilà quatre jours et quatre nuits que je
n'ai ni mangé, ni bu. Si j'en meurs, c'est le P.D.G. qui m'aura tué. ». Stoïquement, tout de blanc vêtu, il est sorti de sa cellule pour le poste de police …
Mme Hadja Loffo Camara
Responsable femme, ayant toujours fait preuve d'un dévouement exemplaire.
Au début, les geôliers la terrorisaient, la couvraient de sarcasmes.
Mais, à la fin, ils durent lâcher du lest et reconnurent en
elle une grande dame. Au moment de son « départ », elle
sollicite et obtient la permission d'approcher la cellule 3. Devant cette
porte, elle se baisse, hèle discrètement El Hadj Baba Camara
et lui fait ses adieux. Pour sceller leur vieille amitié. El Hadj
Baba Camara sort par la fente rouillée de la porte l'auriculaire
gauche que Hadja saisit par le sien gauche et retient quelques instants.
Hadja Loffo, en larmes se relève. Bousculée, elle est conduite
au pas de charge jusqu'à la jeep qui démarre aussitôt.
M. Kara Dessouffiana Keita
Imperturbable dans l'épreuve, il affichait son optimisme habituel.
M. Almamy Balla Fofana
Revenu quelques années seulement en Guinée après un
long séjour à l'étranger, il ne comprenait rien à
ce qui lui était arrivé et ne s'expliquait pas son calvaire.
Comme les autres, il a été « transféré
». L'on n'a jamais plus entendu parler de lui ! Trois mois après
ces « mouvements de personnalités », nous apprendrons
avec consternation que
MM.
ont été pendus au fameux pont du « 8 Novembre ».
Paix à leur âme et que Dieu leur accorde son Paradis. Amen
!
Un matin, j'aperçois sur le bureau du chef de poste une pile de couvertures neuves que les agents comptent et recomptent.
Je tape à la porte, tape encore ; le régisseur me fait venir et me demande ce que je veux. Je sollicite des couvertures pour les co-détenus
de ma salle : il fait froid la nuit, certains de mes camarades passent la
nuit à marcher ou à faire de la gymnastique. Il me précise
:
Il y a cinquante couvertures pour plus de deux cent cinquante pensionnaires.
Combien en voudriez-vous pour votre salle ?
Je réponds que je m'en remets à son appréciation. Il
me regarde droit dans les yeux, et m'invite à rentrer. Il verra.
Dans la salle, c'est déjà l'impatience. Quels sont ceux qui
vont en avoir ? Nul n'en sait rien.
Le régisseur en entrant dans la salle ordonne que chacun regagne
sa place. Ainsi dit, ainsi fait. Il fait déposer par le chef de poste
quinze couvertures sur les premières couchettes, tourne les talons
et s'en va sans souffler mot.
J'avais moi-même une couverture, bon marché, rugueuse, mais
bien chaude, indispensable sous ce hangar où le vent frais s'engouffre
avec violence.
On devra utiliser ces couvertures à tour de rôle. En effet,
quand un détenu est en plein sommeil sous sa bonne couverture, un
autre tout grelottant, n'en pouvant plus, n'hésitera pas à
le réveiller discrètement pour le prier de lui venir en aide
(entendez : lui prêter au moins sa couverture).
A force de suppliques pressantes et doucereuses, le dormeur finit par accepter,
quitte à occuper à son tour son temps de veille par des prières
ou encore, à marcher un bon moment en tous sens dans la salle.
Ce qui est vrai en ce lieu, c'est qu'à toute heure du jour et de
la nuit, aucune couverture ne repose sur un lit : quelqu'un en est toujours
enveloppé.
C'est la solidarité qui prime. L'hygiène est devenue un vain
mot.
Un matin, dans une brève vision qui met fin à mon sommeil,
je perçois que mon plat de riz sera renversé et que les grains
seront dispersés sur une bonne surface. C'est l'unique plat de riz
pour les 24 heures. Donc, je décide de faire attention pour ne pas
répandre par maladresse ce précieux repas...
Dès que je suis servi, je pose l'assiette à terre, je m'assois
sur place à côté et commence à prendre les premières
poignées de riz quand, dans une folle course, passe à proximité
un compagnon, dans un brusque mouvement, je me saisis de l'assiette, la
soulève pour qu'elle ne soit pas piétince mais, hélas
! ç'est déjà l'irréparable ! le pied du coureur
a heurté l'assiette qu'il « expédie » à
plus d'un mètre cinquante de moi...
Comme je l'ai vu en rêve, les grains de riz sont répandus sur
une grande surface.
Le coureur fou, s'excuse, remet quelques grains dans mon assiette vide.
Cela de loin ne compense pas mon plat de riz mais, que faire ?
Les autorités, par l'intermédiaire du régisseur
de la Maison centrale, demandent que soit désigné un porte-parole
des cinquante pensionnaires de la salle « T. F. » (des Travaux
forcés).
Les candidats se présentent.
Je reste indifférent malgré les pressantes invites de mes
amis.
Après analyse, en raison des services rendus, la salle à l'unanimité,
me désigne, m'impose le tôle de « chef de chambre ».
Tâche difficile et de nul repos: servir de tampon entre des geôliers
arrogants et inhumains et un paquet de détenus de toutes provenances
n'est pas chose facile, les niveaux de compréhension et les façons
de voir les choses sont parfois diamétralement opposés entre
les uns et les autres !
La tâche n'est pas aisée mais j'entre en fonction quand même
en priant Dieu de m'assister.
Dans la salle cohabitent :
Tout ce monde croit encore détenir une parcelle d'autorité dans la salle. Et puis, il y a les gardiens des édifices privés en ville, les détrousseurs de grands chemins ramassés aux frontières, les commerçants mercantilistes et cette écume des grandes villes que sont les délinquants de tous bords. A ce monde hétéroclite, il faut ajouter la diversité des ethnies de Guinée ainsi que les étrangers:
Ajoutez à tout cela, la grande disparité des âges
(entre 20 et 70 ans), et vous aurez une idée de l'atmosphère
sociale qui peut prévaloir dans la salle « T.F. ».
Y sont aussi rassemblés, faute de locaux, des détenus dont
certains ont accusé leurs semblables de crimes contre la Sureté
de l'Etat ! (ces hommes, repliés sur eux-mêmes, que les atroces
difficultés de la longue détention exaspèrent ont accumulé
des haines qui se cristallisent et ils n'attendent qu'une occasion pour
se battre à mort.
Chacun de ces détenus est un revendicateur effréné
qui tient à être satisfait à travers des sousagents
irresponsables !
Le premier problème épineux dont dépend mon ingignifiante
autorité est la répartition équitable de la nourriture
et de toute autre denrée qui nous est attribuée.
Les geôliers ne me facilitent pas la tâche. Ils « envoient
toujours la balle dans mon camp », referment brutalement la porte:
à moi de jouer !
Quand les autorités supérieures viennent, je suis appelé au poste de police. On dit partout que mon cas n'est plus semblable aux autres ; je suis le seul survivant du précédent « complot » dit « Kaman-Fodéba », tandis que mes « administrés », sont de la « 5eme Colonne ». Donc, je dois avoir les oreilles attentives, les yeux grands ouverts et, en outre, mon cerveau doit pouvoir enregistrer tout ce qui se passe dans la salle. J'écoute, en silence, ces propos qui inquiètent mes frères et les gardes dans leur ensemble. Avec l'expérience, je me suis fait une ligne de conduite : je dis aux uns et aux autres que si je peux me cacher pour agir dans le noir contre eux, je ne pourrai jamais me cacher de Dieu Tout-Puissant ; comme je crois fermement en Dieu, quelles que puissent être les circonstances, je ne verserai jamais dans la délation. Telle est mon intime conviction et, grâce à Dieu, je n'ai pas un seul instant dévié de la voie que je me suis tracée jusqu'à la fin de ma détention.
Parfois, j'ai reçu une bassine de riz et de sauce pour la salle.
Le partage équitablement fait, il n'y a d'abord eu aucun problème.
Mais, à la longue, des camarades ont commencé à écrire
leur nom sur le bord de leur assiette en aluminium, à en déformer
le fond avec des cailloux pour l'approfondir; d'autres refusent l'assiette
portant bien net leur nom pour se saisir d'une autre qu'ils croient mieux
servie...
Pour un rien, on en vient aux coups de poings. Une arrête, des branchies,
une nageoire, une queue de poisson, autant de sujets de disputes. Quant
aux discussions orageuses, elles n'en finissent pas.
Parfois, pour les cinquante rationnaires, on me donne 50 oranges de grosseurs
différentes et dont quelques-unes sont complètement avariées
! A qui les donner ? Moi je peux bien en prendre une mais les mauvaises
autres, à qui les attribuer ? En pareil cas, je mets le tout dans
un seau. Toute la salle debout m'observe, chacun à sa place. Quelqu'un
porte le seau plein de fruits et me suit. Je mets la main droite dans le
seau derrière moi, je ne choisis pas ; le fruit que je saisis est
remis à celui qui se trouve, à mon niveau, à droite
; avec la main gauche, le fruit saisi est remis à ma gauche... Je
marche ainsi jusqu'au bout de la salle ; le dernier fruit me revient. Il
n'y a pas eu de discussion.
C'est un peu plus compliqué avec les ananas. Il faut les éplucher,
les trancher équitablement. Au partage, le détenu hésite,
cherche, tourne et retourne toutes les tranches, il voudrait choisir le
plus gros morceau, fait perdre le temps. Il se dit que ce fruit contient
beaucoup de vitamines et que le choix doit être judicieux.
D'autres fois, ce sont des mangues greffées qu'on reçoit à
raison d'un fruit pour deux. Je les distribue comme les oranges et bananes,
sous les yeux intéressés de la chambrée. Il n'est pas
rare qu'une chaude discussion éclate entre deux voisins, car non
seulement le fruit doit être tranché avec une rare dextérité,
mais le noyau pose un probléme ; il est prisé comme de la
kola certains lui attribuant des vertus surnaturelles et il est bien
difficile à partager !
Un autre problème est le partage de la miche de pain en quatre parties
égales. Il faut coucher légèrement la miche sur l'index
tendu à l'horizontale ou le tenir entre les ongles du pouce et de
l'index ; quand l'équilibre de la balance romaine est ainsi obtenu,
le pain est coupé en ce point précis. L'opération de
pesée à la romaine continue ensuite pour chaque moitié
de la miche entre voisins. Il convient, en effet, de tenir compte de ce
que, quand le bout est arrondi donc aminci, il doit logiquement gagner en
longueur pour que le partage puisse être équitable.
Les discussions dégénèrent souvent en injures et en
échanges de coups ! Un jour, on me tend un pain en supplément.
Je le refuse à la surprise générale de la salle. Ce
refus catégorique s'explique aisément : je fais ainsi l'économie
d'une violente altercation, car je serais bien incapable de partager un
pain en cinquante morceaux absolument égaux !
La première fois qu'on nous a accordé du savon, à
Kindia, on ne m'en a remis que deux barrettes, de fabrication locale, à
partager. Longtemps, j'ai cherché la solution à ce casse-tête
et n'ai rien trouvé. J'ai demandé conseil et chacun m'a répondu
qu'il attendait sa part et que le reste n'était pas son affaire !
J'ai obtenu du chef de poste un double-décimètre ; chaque
plaquette de savon devait avoir l'épaisseur d'un biscuit ! Je n'y
pouvais rien, aucune contestation n'était possible : c'est le système
métrique qu'il aurait fallu mettre en cause !
Une autre fois, à la demande de la salle, on m'apporte une poignée
de sel. Je pensais conserver ce sel... pour assaisonner, en cas de besoin,
la sauce commune. Mais voilà que chacun revendique sa part qu'il
veut conserver tout seul. Rien de grave ! J'étale un torchon sur
le sol, m'agenouille à côté, très sérieux
et la mine grave, cuillère à calé à la main
je parviens à obtenir les cinquante tas requis. Chacun prend sa part,
le dernier tas me revient. Moussa Camara n'est pas content ; il estime que
des 50 tas, il est resté des grannulés de sel qu'il voudrait
bien partager avec moi... Pour mettre fin à toute discussion, je
lui remets le torchon et tout son contenu !
Je reçois, un jour, une cartouche de 10 boîtes d'allumettes « M'Balia » qui comportaient généralement de nombreuses malfaçons ; il a fallu vider toutes les dix boites et en compter les brins. La division est faite, il reste quelques brins : il seront conservés par le chef de chambre dans l'intérêt de la salle...
Outre cette délicate responsabilité de « partageur », le chef de chambre assume toutes sortes de fonctions. Il doit en particulier constamment s'occuper des malades, des paralysés, laver leur linge, leurs assiettes et cuillères ; se battre, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la salle, pour améliorer leur sort autant que faire se peut. Le chef de chambre porte sur son dos ces squelettes humains devant l'infirmier major, le lieutenant Barry, à qui il doit expliquer et plaider leur cas. Généralement, le major me comprend. Il m'apporte aide et assistance comme il le peut. Un jour, je porte sur le dos, Baldé Boubacar, chauffeur paralysé depuis plus de 3 mois. Le major Barry veut bien lui faire une injection intramusculaire mais où ? Il cherche, tourne autour du malade assis sur le banc, tate, pince, par-ci, par-là. Il ne trouve aucun muscle apte à recevoir l'injection. Il me met quelques comprimés dans un cornet, et appelle le suivant. Je recharge la loque humaine sur mon dos pour la salle...
Certains suppliciés « au pnenmatique » lors des interrogatoires dans la « cabine technique », ont souvent le gros intestin, qui paradoxalement ressort par le rectum en cas de constipation. Au hurlement de ces malades en difficulté, le chef de chambre doit courir au pot, coucher l'intéressé et repousser avec les doigts le gros intestin. Le Ghanéen, Kodjo Coffee, ancien garde du corps du docteur N'Krumah est paralysé. Chaque fois qu'il doit &laqno; faire ses besoins », le chef de chambre place sous ses fesses une plaque de tôle pour recueillir ses déchets à verser dans le pot.
Un matin, le vieil adjudant-chef Mamadou Camara, m'offre un bel épi de maïs grillé au charbon. Il m'invite à le manger sur place. Je le prie de me laisser réintégrer la salle. Il accepte à contre-coeur. A la vue du maïs, les yeux de mes compagnons pétillent. Je distribue quelques grains par-ci, par-là dans les mains qui se tendent. Amadou Sidibé constate que son voisin à quelques grains de plus que lui, il me traite d'injuste, de lâche. Je ne réponds pas, ce serait peine perdue.
Il convient d'ajouter que le chef de chambre est aussi le juge de son
petit monde ; juge sans compétence, ni autorité, il est vrai.
J'ai eu à juger un différend qui avait opposé M. Elie
Hayeck, commerçant libanais et le Ghanéen Kouassi Kossi, qui
avait dérobé au premier une souris prise au piège et
que M. Hayeck avait eu soin de bien griller à un feu de bouts de
carton ! C'était le déjeuner préparé par le
richard libanais incarcéré dans notre salle depuis plus de
deux ans Kouassi plaide coupable; Ellie Hayeck exige réparation,
mais Kouassi insolvable !
Dans la salle, certains éléments sont connus pour leur
humeur chagrine ; leur imagination morbide se plaisant à «
casser » une situation déjà loin d'être agréable.
Un samedi soir, alors que dans un calme relatif chacun « rumine »
de sombres pensées, un camarade dit :
Nos femmes en grande toilette doivent être dans les bras de leurs amants.
Un autre de protester :
Pas ma femme !
Fiche le camp, rétorque le prernier, c'est pareil pour toutes les
femmes !
Et ils bondissent à la rencontre l'un de l'autre. On en vient aux
coups de poings. Il faut juger : longue discussion, les positions sont irréductibles...
Pendant une période - courte heureusement - notre salle s'est
trouvée soudainement encombrée par deux énergumènes,
bandits de grands chemins, ayant longtemps vécu ensemble en zone
frontalière, à cheval entre le Liberia et la Sierra-Léone.
Il s'agit en l'occurrence de Moussa Camara et de Mamadou Sidibé,
acolytes de longue date. Ils tenaient à tout prix à sortir
de cet enfer même en usant de la délation.
Dès qu'ils avaient connaissance de la moindre communication avec
l'extérieur ou d'un propos malveillant à l'endroit du régime,
ils se hâtaient de taper violemment à la porte, réclamaient
la présence de hautes autorités pour, disaient-ils clairement,
faire fusiller toute cette salle remplie d'anti-Guinéens ! Inaccessibles
aux prières, aux humbles supplications de toute la salle en émoi,
ils avaient déjà fait arrêter et incarcérer plusieurs
agents de l'ordre surpris par eux en train de rendre de menus services à
des détenus.
On avait peur de M. Moussa Camara et de Mamadou Sidibé comme de la
peste. Un jour n'en pouvant plus, en ayant assez des interminables et vaines
prières adressées en vain aux deux larrons, je profite de
la présence du régisseur et je prononce un violent réquisitoire,
fort applaudi, contre les deux énergumènes qui alors seront
sortis de notre salle pour rejoindre une autre cellule.
La chambrée a respiré d'aise un moment et nos deux énergumènes
nous reviendront assagis.
Les prisonniers de droit commun de la Maison centrale de Kindia étaient
nourris de manioc préparé de trois manières : frais,
bouilli ou en pâte, appelé tooh. A titre de provision,
deux ou trois chargements de manioc avaient été déposés
au magasin par les camions. Chaque matin, des prisonniers étaient
chargés de l'épluchage et du séchage de ce manioc.
Les détenus politiques, tout juste nourris pour ne pas mourir, survivaient
dans une fringale perpétuelle. Certains étaient prêts
à toutes les humiliations, à toutes les bassesses pour obtenir
quelques tubercules. Mais les éplucheurs ne voulaient rien céder
gratis. Couchés à plat ventre, nez à terre, avec leurs
mains suppliantes sorties par les fentes rouillées des battants,
les détenus mendiaient, quémandaient avec insistance en invoquant
tous les saints, couvraient de bénédictions le bandit de grand
chemin également écroué là, qui daignait parfois
lui jeter un petit tubercule dans la main telle une aumône ! Le quémandeur
aussitôt servi cède sa place à un autre et le scénario
recommence ; mêmes supplications, même verbiage, même
résultat.
Bientôt un détenu sort par la fente de la porte un beau mouchoir
de poche ; un second sort une serviette de toilette ; un troisième,
une chemise usagée et le marché prend forme !
A mesure que les jours passent, des habits et même des alliances qui
ont échappé aux fouilles passent par le bas de la porte pour
se retrouver entre les mains des escrocs...
Un de nos compagnons dont je veux taire ici le nom, actuellement haut fonctionnaire
du secrétariat d'Etat aux Affaires sociales, expédie par la
même voie un bel ensemble kaki neuf (!). En échange, il reçoit
cinq maniocs que nous croquons en l'espace de quelques minutes. Il est resté,
par la suite, six mois durant, nu, exposé au froid et aux innombrables
piqûres des moustiques. Il faisait pitié mais que faire ?
Le peu de manioc épluché est exposé au soleil sur
la dalle de béton constituant notre toiture. Le soir, quand les militaires
y montent pour assurer la garde, ils sont vivement sollicités. Ils
en jettent alors par poignées à travers les barreaux de nos
fenêtres. On se rue dessus, sans vergogne, sans retenue comme des
fauves dans un jardin zoologique !
Nous déjeunons au manioc sec, dînons au manioc sec. L'ennui
est qu'il ne peut pas être mangé discrètement. On l'écrase
dans la bouche comme un chien croque un os dur. Le voisin alerté
sollicite, tout de suite, un morceau du « remède blanc ».
C'est bien pitoyable surtout pour les étrangers blancs qui ne sont
pas en reste.
Ce régime, paradoxalement, a eu des effets insoupçonnés
: nombre de ceux qui se plaignaient de maux d'estomac ont été
guéris ; tel autre est parvenu enfin à se passer de son dentier...
On disait en fin de compte: Vive le régime de manioc sec !
Avant la mise en ordre opérée par le capitaine Siaka Touré,
un commerçant originaire de Pita et dont je voudrais taire le nom
a transité dans notre salle. Il portait alors un boubou noir infesté
de poux ; partout des oeufs, partout des petits nouvellement éclos
et des gros déambulaient en tous sens sur ses habits et sur son corps.
Il ne s'en préoccupait nullement. Tout le monde s'écartait
de lui.
Avec les échanges d'habits, les prêts de couvertures, ces parasites
s'étaient répandus avec une rapidité déconcertante.
En quelques semaines, chacun en avait des milliers. Il y en avait partout,
comme des fourmis: dans les couchettes, dans les habits accrochés
aux pointes fixées dans le mur, dans les cheveux, dans les aisselles
poilues et ailleurs, il en tombait même de la dalle du toit.
Comment s'en protéger ? La lutte contre ces parasites, bien que perdue
d'avance, était permanente. Du matin au soir, chacun en faisait sa
préoccupation majeure. On l'écrase entre les ongles des pouces
sur la couverture, sur l'habit étalé à même le
sol ; on l'écrase à la bouteille utilisée comme rouleau compresseur,
dans l'arrière-cour à l'occasion des bains de soleil ; on
secoue avec force les habits préalablement étalés au
soleil, les poux en tombent parfois, par milliers, à demi-morts de
chaleur !
On n'oubliera jamais dans cette lutte de tous les jours notre ami, M Ellie
Hayeck, assis en tailleur, les lunettes au bout du nez, penché sur
ses habits, recherchant avec application ces bestioles qu'il écrasait
sur le fond plat d'une boîte vide. On le taquinait en lui demandant
ce qu'il faisait. Dans un bon peulh, il répondait :
Midho fuyhude karan ! (j'écrase des poux !)
Certains d'entre nous en mangeaient, estimant que ces poux étaient
gorgés de leur sang et qu'ils récupéraient leur bien
en les mangeant.
Notre bâtiment avait plus de 5 mètres de large ; un fil de
fer tendu courait sur le mur du fond. Un jour, les poux partis d'un habit
qui y pendait ont, à la queue-leu-leu, réussi à envahir
les deux murs opposés !
Parfois, pour débarrasser un habit du maximum de poux possible, on
le tenait par un pan, on le « brossait » avec l'aide du balai
de la salle ou bien, plus simplement, on tapait dessus vigoureusement.
Inquiétées par l'invasion toujours croissante de ces bestioles,
les autorités décident de les détruire une fois pour
toutes. Tout le monde est mis à poil. Tous les objets, jusqu'au moindre
bout de tissu, sont ramassés, rassemblés pour être immergés
dans un fût plein de crésyl en ébullition. Brassés
dans ce bain bouillant à l'aide de longues perches, tous les effets
sont ensuite exposés au soleil avant d'être rendus à
leurs propriétaires. Il s'ensuit une accalmie de quelques jours.
Peu de temps après, un « gros taureau-pou » fait son
apparition et, une semaine après, le combat avait repris de plus
belle ! Ce parasite a la vie dure.
A la longue, tous nos corps étaient rongés, rendus rugueux
par les morsures de ces insatiables parasites qui n'arrêtent pas de
sucer le peu de sang qui coule encore dans nos veines.
Trois ans après, les mêmes poux étaient toujours là, prêts au combat.
Des bureaux et des habitations du Camp militaire de Kindia avaient été
aménagés en hâte pour servir d'annexe à la Maison
centrale, de salle d'interrogatoire et de « cabine technique
».
Dans cette prison annexe étaient incarcérés de nombreux
détenus, pour la plupart des anciens ministres et hauts cadres dont
les interrogatoires n'étaient pas terminés.
Selon des amis qui y avaient séjourné, la commission d'enquête
était composée d'officiers de la Gendarmerie ; elle était
en constante liaison avec la capitale et les jeeps transportaient des «
colis » (entendez des détenus) dans les deux sens.
Cette commission fut présidée, un moment, par M. Alafaix Kourouma;
puis ce fut M. Emile Cissé, un fanatique du Parti, nommé entre-temps,
gouverneur de la Région administrative de Kindia.
Sous l'autorité de ce nouveau président, les sévis
et les tortures furent plus cruels, assortis de raffinements diaboliques
: pneumatique, électrodes au sexe, agenouillement sur graviers, etc.
Les hauts cadres étaient battus à mort. A la Maison centrale,
I'anxiété était totale.
Ceux qui passaient devant cette épouvantable Commission revenaient
les membres déchirés aux coudes et aux genoux, le dos zébré
par les nerfs de boeuf servant de fouets.
Le « téléphone de campagne » inconsidérément
utilisé avait fait des blessés graves et provoqué des
troubles chez nombre de détenus.
Parfois le matin, les officiers de la gendarmerie faisaient leur entrée
dans l'enceinte de la Maison centrale et « paradaient » au milieu
d'une cohue muette, transie de peur.
C'est à cette époque que notre pauvre ami, Oury Missikoun
Diallo passa à « l'interrogatoire ».
Administrateur civil, intelligent, de constitution débile, il est
pressé de questions, battu, terrorisé, contraint de dénoncer des « comploteurs » qu'il ne connait même pas ; épuisé, exténué, il se retrouve avec trois feuilles blanches et un « bic «.
Sur la première feuille, il doit inscrire les noms de 25 cadres et
intellectuels opposés au régime. Sur la seconde feuille, les
noms de 25 commerçants et hommes d'affaires sympathisant du Front, et, sur la dernière, les noms de 25 militaires et paramilitaires
hostiles à la Révolution.
Les membres de la commission pour « l'aider », lui soufflent
des noms qu'il doit reconnaitre, forcément, et il les inscrit. Si
dans ses recherches personnelles, il se trompe par malheur et porte le nom
de quelqu'un jugé « bon militant », il est sèchement
rappelé à l'ordre et sommé de rayer ; il doit faire
attention à ne pas « semer la confusion », « ne
pas brouiller les pistes ».
Deux heures après, les trois listes sont dressées, soixante-quinze
innocents y sont dénoncés pêle-mêle.
Tout honteux, Missikoun réintègre la salle. Il est accueilli
avec intérêt, au milieu de toute l'assistance. Il avoue avoir
dénoncé, sous la torture, soixante-quinze innocents. A ces
mots, un tollé de protestations et d'injures éclate : Missikoun
est traité de lâche, d'ordure, de chiffe ! Il répond
laconiquement :
Comme vous devez y passer, vous verrez bien...
Les paris sont faits.
Missikoun vit dans l'isolement ; il n'en fait pas un problème.
Deux semaines après, ses compagnons passent à l'interrogatoire.
En revenant, tête baissée, humilié dans son amour-propre,
Hayeck, à son retour tente de se suicider. Il a fallu le placer sous
la surveillance vigilante du chef de chambre. Il se disait qu'il ne voulait
à aucun prix, se retrouver face à ces personnalités
de Labé dénoncées par lui sous la torture.
En dernière position, ce fut le tour de El Hadj Oumar Kounda Diallo,
résolu à mourir sous la torture plutôt que de dénoncer
des innocents. Parti en excellente condition physique, il revint 4 heures
après soutenu par deux geôliers qui l'introduisent et l'abandonnent
à la porte de la salle. Dans un élan de solidarité,
toute la salle se mobilise, le transporte et le couche. Il souffre atrocement,
les bras sont enflés, les coudes présentent de vives blessures.
Il ne peut se tranquilliser sur sa couchette. Il demande, sans arrét,
à boire ; or depuis quelques jours nous sommes soumis à la
diète ; les gardes nous vendent 300 sylis une Guigoz remplie d'une
eau trouble, et il faut les prier par-dessus le marché.
Quelques heures aprés, reprenant lentement ses sens, Kounda Diallo
dans un souffle, à peine audible, nous dit sa satisfaction de n'avoir
pas dénoncé des innoccnts. Il se rétablit progressivement
mais aux coudes et aux genoux les plaies sont à peine fermées
par des plaques de sang coagulé. Il marche encore difficilement,
ses mains sont toujours inertes; il faut tout faire pour lui.
Quelques jours après, un matin, la porte s'ouvre, M. Oumar Kounda
est demandé; un officier de la Gendarmerie le presse de faire vite.
Toute la salle spontanément debout, l'entoure, le supplie avec insistance
de faire comme tout le monde, de ne pas se laisser torturer sans raison.
Kounda, harcelé, est mis en demeure de donner sa parole d'honneur
; il le fait à contre-coeur.
Revenu du Camp trois heures après, il est encore une fois en piteux
état : ses blessures qui se cicatrisaient se sont réouvertes,
le pus et le sang coulent, un genou lui fait atrocement mal; on en extrait
un morceau de granit...
Il nous explique : alors qu'il était agenouillé sur des morceaux
de granit répandus sur le sol carrelé, un gendarme s'était
assis à califourchon sur ses épaules. Il présente partout
des plaies saignantes. Finalement, il avait écrit comme tout le monde
les noms et prénoms de 75 innocents dont chacun dénoncerait
aussi 75 autres !
C'est la trouvaille de la « Commission d'enquête «
présidée par M. Emile Cissé.
Un jour, en revenant du camp où il avait été convoqué
pour l'enregistrement sur bande et la signature de sa déposition,
Kounda m'appelle à ses côtés. Il me dit:
Je vais te charger d'une commission pour M. Mamadou Tounkara. Je suis
convaincu que je ne sortirai pas d'ici vivant. Ce que l'on m'a fait écrire,
lire, enregistrer et signer est extrémement grave ; chaque ligne
de cette déposition de quatre pages signe ma condamnation à
mort ; la Commission a obtenu ce qu'elle voulait, le reste n'est plus qu'une
question de temps. Dites à Néné Gallé, à
Mamadou Tounkara, à tous les miens et autres parents que j'ai été
victime d'une affreuse cabale. Personne n'y croira d'abord, l'enregistrement
est fait pour confondre et convaincre tout le monde. Mais l'Histoire se
chargera de rétablir la vérité.
Le 30 août 1971, Kounda et d'autres cadres, cruellement ligotés,
transportés au pied du mont Gangan furent exécutés
sommairement.
Pauvre Kounda ! Je devrais dire Brave Kounda !
Repose en paix et que Dieu t'accorde sa Miséricorde, son Paradis.
Amen !
M. Emile Cissé, extrémiste du Parti, président de la Commission d'enquête, nouveau gouverneur de la Région administrative de Kindia est nanti des pleins pouvoirs, du droit de vie et de mort sur tous les détenus incarcérés à la Maison centrale.
Un jour, au début du mois d'avril 1971, l'ensemble des détenus
est ahuri de constater la médiocrité de sa nouvelle ration
de riz blanc. En tout et pour tout : quatre cuillerées pour vingt-quatre
heures et, en complément, un fût rouillé plein d'eau
trouble.
La chambrée est bouleversée; par groupuscules, on en discute
: certains estiment qu'il s'agit d'une crise passagère, les autres
que l'objectif consiste à nous tuer à petit feu ! Analysée
sous tous ses aspects, la situation reste préoccupante.
Difficilement, les jours défilent.
Je tape indéfiniment à la porte. Timidement, le chef de poste
approche. Il est immédiatement pris et çoincé, sans
échappatoire possible dans le feu croisé des questions embarrassantes
des détenus soutenus par les anciens ministres MM. Alpha Amadou Diallo
et Tibou Toukara. Il déclare ne pas pouvoir nous répondre
mais voudrait en référer à son chef direct et au gouverneur.
Pendant quelques jours, il ne réapparaît pas. Nous n'avons
pas d'interlocuteur valable ; à nos questions, les gardes auxiliaires
haussent les épaules et s'éloignent.
Dans la salle, un silence de cimetière succède aux protestations.
Ceux qui le peuvent, recherchent indéfiniment les exécrables
poux dans les plis ct les coutures de leurs loques ; certains restent allongés
sur leur couchette, nuit et jour ; d'autres ont encore la force de prier
assis et d'égrener leur chapelet en boulettes de mie de pain qui
ne tarderont pas à être mangées.
Le moral n'est plus « au talon », mais à la plante des
pieds ! A vue d'oeil, la santé de chacun et de tous s'étiole
lentement.
A la corvée d'eau, aucun des 45 détenus de la salle n'est
plus capable de porter seul un seau de 15 litres. Il faut deux bras et une
pause de quelques secondes pour le parcours des quinze mètres qui
séparent la pompe de notre fût rouillé.
Quand on ouvre notre salle pour une corvée quelconque transport
d'eau, vidange du pot ou de la poubelle comme une meute de chiens lâchés,
nous fonçons sur la poubelle que l'on renverse. Son contenu est éparpillé
sur le sol; on y recherche les restes de repas, des croûtes de pain
ou des morceaux de manioc jetés par les geôliers ou les prisonniers
de droit commun. La trouvaille est avalée sur place pour éviter
tout éventuel mendiant.
Au fond de la salle, des pièges sont montés pour capturer des rats et des souris. Ce n'est pas facile ; ces parasites sont très rusés ; ils s'égaillent au moindre geste et au moindre bruit. Les pièges ? Ce sont un vieux seau et un van. Sur le sol sont répandus des grains de riz ; on incline le seau ou le van, soutenu par un bout de bois auquel est attachée une longue ficelle. Dès que les rats ou souris sont nombreux dans le piège, l'utilisateur tire sur la ficelle, les malheureuses bêtes restent prisonnières.
M. Elie Hayeck, le piégeur expérimenté, porte en hâte son gant de fortune ; avec une couverture, il enveloppe le bord du seau ou du van pour éviter toute fuite. Il capture les rats et les souris ; généralement, aucune bête ne s'échappe ; brûlé au feu obtenu à partir des bouts de carton, le succulent déjeuner du richard Libanais est prêt.
Une nuit, un chat s'introduit, par mégarde, par le trou d'évacuation
des eaux usées. Cette issue obstruée, la bête traquée
est prise, enveloppée dans une épaisse couverture. Elle miaule
pitoyablement, se débat, griffes dehors. Rien à faire, notre
ami Moussa Camara refuse de lâcher prise. Il veut la manger. Moussa
renvoie, avec arrogance, ceux qui tentent de le rappeler à la raison.
Nous pressons notre doyen, EI Hadj Mamadi Diané ancien haut-commissaire
aux Comptes d'intervenir. Il appelle Moussa Camara :
Mon fils, tu sais bien que le chat est réputé pour être
un « grand sorcier ». Si tu t'amuses avec ça, tu as une
terrible guigne pour le reste de ta vie et je ne crois même pas que
tu puisses sortir de cet enfer !
Moussa Camara, sans mot dire, rejette brutalement le chat, secoue vigoureusement
sa couverture et rejoint sa couchette. La sagesse de Mamadi Diané
a sauvé le pauvre chat.
Au bout d'un mois de ce calvaire, personne n'allait plus au fût
servant de tinette; en quelques semaines, nous avions perdu cinq de nos
compagnons et rien ne nous faisait espérer des lendemains meilleurs.
Devant cette situation, les sages de la salle se réunissent, décident
de faire des prières collectives, « Dharias », pour solliciter
d'Allah Tout-Puissant d'abondantes nourritures pour toute la Maison centrale.
Bien que tout le monde soit volontaire, une trentaine de pratiquants convaincus
sont triés sur le volet. Les séances de prières, présidées
par le docteur Alpha Amadou Diallo, ancien ministre, commencent avec ferveur
et dans une foi profonde en Dieu Tout-Puissant, le Miséricordieux,
le Sauveur des hommes.
Avec détermination, les ablutions sont faites dans les conditions
requises, les versets prononcés correctement ; chacun en tire une
satisfaction intime.
Chaque participant est invité à implorer Dieu dans sa langue
maternelle car Allah comprend toutes les langues. Ces prières collectives
ont lieu, pendant la journée, aux heures habituelles de prières
et, la nuit, toutes les deux heures.
Au 5ème jour, notre ami le chauffeur Boubakar Bah, malade et paralysé
depuis 3 mois, rêve que Dieu a exaucé nos prières mais
qu'il nous est indiqué de faire le sacrifice d'un plat de riz.
Apprenant cette nouvelle, des amis protestent, estiment non crédible
ce rêve qui, selon eux, aurait été imaginé par
Bah en vue d'obtenir de la salle et pour lui-même une poignée
de riz en plus de ses quatre cuillerées quotidiennes !
Les sages se concertent, décident de faire l'aumône du plat
de riz, mais où le prendre ?
Avant la distribution du repas, nous décidons de prélever
sur chacune des 45 assiettes, une cuillérée à café
de riz, ce qui constituerait le plat à offrir en sacrifice.
Cette assiettée de riz est cérémonieusement offerte
à Boubakar Bah que toute la salle observe avec avidité...
Trois jours après, un matin vers 7 h 30, d'un clac ! notre porte
s'ouvre livrant passage au capitaine Siaka Touré encadré d'agents
de la Sécurité fortement armés. Il fait quelques pas
à l'intérieur de la salle et s'arrête en s'écriant:
Mais ça ne va pas ici ? Qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes
sales, maigres. Pourquoi cela ?
Le chef de chambre s'approche de lui, le salue respectueusement et lui dit:
Mon capitaine, nous mourons de faim ! Avec le capital précieux
de confiance du Parti et du Gouvernement qui repose sur vos épaules,
aidez-nous, pour l'amour de Dieu ! nous sommes malheureux, notre vie est
en danger ! Depuis deux mois, nous vivons dans une totale disette ; cinq
des nôtres sont déjà morts ! Nous avons, à plusieurs
reprises, supplié le lieutenant Sidy Sakho de vous mettre au courant
et de plaider notre sort. Si vous n'intervenez pas, au plus pressé,
c'en est fait de nous.
Visiblement courroucé, s'adressant au-dit lieutenant Sidy Sakho, le capitaine lui demande pourquoi il ne lui a pas rendu compte de cette situation ? Le lieutenant commence par lui dire :
C'est le gouverneur qui m'a dit...
D'un ton sec, le capitaine lui coupe la parole : Comment peut-il lui parler
du gouverneur ? Et il enchaîne :
Tu peux me parler du gouverneur, toi ? Tu avais été mis à la retraite. Tu avais rejoint ton village Komodou. Je t'ai fait
revenir pour te charger de tout ce qui concerne les détenus politiques de Kindia. Aujourd'hui, tu me parles du gouverneur de région Emile
Cissé ? Je vais donc te décharger de ces fonctions, tu vas rejoindre ton village ! Tu n'ignores pas que toi comme moi, nous pouvons nous retrouver dans cette prison ! Ceux qui sont là ne l'ont jamais souhaité ! Même si demain nous devons les fusiller, nous devons les nourrir décemment ! Ah, le gouverneur Emile Cissé a cru
devoir les affamer. Je l'arrêterai à son tour, je l'affamerai
comme eux !
Le lieutenant Sidy Sakho tente de demander pardon, de supplier le capitaine
; toute la salle proteste. Il est isolé. Quand il veut parler, nous
parlons tous à la fois et notre brouhaha couvre sa voix. Il se décoiffe,
commence à transpirer, béguèye, et est incapable de
placer un mot.
Le capitaine Siaka Touré s'adressant alors aux détenus promet
pour le lendemain un changement qualitatif et quantitatif de notre régime
alimentaire. Progressivement, il se décontracte, affiche la bonne
humeur. Le chef de chambre veut en profiter pour lui exposer, avec déférence,
toutes nos doléances. ll nous écoute avec attention et le
dialogue s'instaure :
Mon capitaine, nous appuyant sur votre humanisme connu, nous aurions
souhaité déjeuner au quinquéliba et au pain.
Accordé, pourquoi pas ? (Applaudissements.)
Nous aurions souhaité que vous nous accordiez deux branchettes
de cassia qui nous serviront de brosses à dents...
Accordé, une branchette par semaine. Lieutenant, prenez note !
Au dessert; une banane ou une orange par repas.
Accordé ! Ensuite ?
Mon capitaine, si vous pouviez nous faire envoyer quelques comprimés
d'usage courant pour nos besoins...
Je vous affecte un major qui viendra avec un stock important de produits, des spécialités et comprimés pour soigner le béribéri, le rhumatisme et la polynévrite qui font des progrès dans
la salle. (Applaudissements nourris.) Que voulez-vous encore ?
Nous vous sommes reconnaissants pour tout ce que vous venez de nous accorder avec tant de générosité, mais nous avons deux autres
préoccupations, les dernières.
Lesquelles ?
Mon capitaine, depuis trois mois, les 14 fumeurs de la salle ne reçoivent
que deux cigarettes par quinzaine, c'est... peu. En outre, nous voudrions
solliciter des bains de soleil au moins une fois par semaine. Nous avons
constamment froid ; cette prison est construite dans une rizière.
Accordé : 1 paquet de cigarettes par semaine ; bain de soleil une
fois par semaine ! Le lieutenant aménagera les conditions d'application
de cette instruction.
En conclusion, mon capitaine, vous nous avez accordé des faveurs
inespérées. Veillez, s'il vous plaît, à ce que
ces promesses, qui nous transportent de joie, soient traduites en faits
concrets ; vous nous aurez, alors, immensément comblés...
Il répond :
Soyez tranquilles, j'en fais une question d'honneur !
Sous nos applaudissements, le capitaine sort, et la porte se referme sur
lui.
En attendant d'y voir clair, le moral est bon : il a remonté «
la hauteur du nombril » !
Le chef de chambre est félicité, il a su saisir la balle au
bond.
Le capitaine, après un entretien avec le lieutenant et ses hommes,
est reparti.
Le détail des promesses est communiqué aux cellules et salles
voisines ; on sent un regain d'espoir.
Un moment après, le lieutenant revient dans notre salle pour nous
signifier son mécontentement de l'humiliation dont il a été
couvert par le chef de chambre et toute la salle. lI nous affirme n'être
pas rancunier mais il tient à faire la remarque. Toute la salle proteste.
Il sort visiblement sur les nerfs.
Le lendemain, un camion décharge des tonnes de riz net, des fûts
d'huile, des cartons de savon, des cigarettes.
Le rêve de Boubakar Bah ?
Gloire à Dieu Tout-Puissant !
De la main à la main, circulait dans la salle un tesson de miroir dont les dimensions n'excèdaient guère 2 et 4 cm. L'objet n'avait pas de propriétaire connu mais, à mon avis, il devait appartenir au capitaine Pierre Koivogui qui l'utilisait dans notre cellule pour suivre les mouvements des geôliers et des détenus dans
le Bloc [du Camp Boiro].
Au gré des avatars de la détention, des transferts et des
exécutions, il est devenu la propriété du Ghanéen
Kodjo Antwi qui, toujours soucieux de son physique, ne s'en séparait
plus. Il I'avait toujours entre les doigts, lissant sa moustache, extirpant
méthodiquement de sa tignasse les cheveux blancs repoussants.
Un matin, alors que El Hadj Baba Camara, ancien gouverneur de la Région
administrative de Kissidougou, s'était attelé à l'examen
minutieux d'une dent cariée, le tesson de miroir lui glissa d'entre
les doigts et s'écrasa en mille morceaux sur le plancher.
Pendant qu'il observe, stupéfait, les débris sur le sol, d'un
bond, Kodjo est sur lui et lui administre une paire de gifles, des plus
retentissantes.
El Hadj Baba reste calme, imperturbable, mieux, il demande même pardon.
Toute la salle qui s'est tue d'un coup, a les yeux braqués sur Kodjo
Antwi qui reste figé sur place.
Quelques instants après, la salle reprend son animation habituelle.
Le Ghanéen, confondu, embarrassé, sollicite l'entremise du
chef de chambre afin qu'il lui soit permis de présenter ses excuses
à M. Baba Camara.
Celui-ci, sans formalité aucune, estime que tout ce qui lui arrive
dans cette prison s'inscrit dans la trajectoire de sa destinée :
à son domicile, il a laissé de grandes armoires à glaces
dans lesquelles il se mirait de la tête aux pieds. Si dans cet enfer,
il est battu aujourd'hui pour un tesson de miroir, c'est parce que Dieu
l'a voulu !
El Hadj Baba Camara dit qu'il ne regrette qu'une seule chose : la perte
du tesson de miroir qui était bien utile à tout le monde.
Emile Cissé alias « Michel Emile » ! C'est un nom
familier pour tous les cadres guinéens et pour les populations intérieures
des Régions de Mamou, Labé et Kankan où il a «
servi ». Sa biographie ferait l'objet de tout un volume ! Il suffit
dc savoir qu'issu des relations coupables d'un Libanais de Mamou et d'une
vendeuse de cacahuètes (d'aucuns disent : la propre bonne du Monsieur),
enfant naturel jamais reconnu, le bonhomme est d'une intelligence exceptionnelle,
mise au service du mal !
Metteur en scène talentueux, au sens propre du terme, il l'est mieux
encore au figuré et machiavélique au plus haut dogré
; intrigant hors pair, il a réussi incontestablement à séduire
Sékou Touré qui lui vouait une sympathie toute particulière,
et peut-être même une certaine admiration au point que l'entourage
intime du dictateur n'a pas manqué de s'en offusquer ; Emile portait
ombrage jusques aux membres influents de la famille au pouvoir !
Cette situation fort enviable condamne, hélas pour lui, Emile à
terme ! D'une part, le Responsable supréme ne va pas manquer
d'utiliser tout ce qu'Emile C:issé a d'imagination diabolique pour
la mise en scène des complots imaginaires dont sa politique a besoin
; mais, d'autre part, c'est bien connu, l'ex-l'résident a ses manières
à lui de payer ses dettes : personne au monde n'a jamais eu le temps
de lui rappeler, de quelque façon que ce soit, un service rendu !
Car le Responsable suprême paie ses dettes par l'élimination
physique de l'intéressé, généralement consécutivement
à une main-mise fulgurante autant qu'éphémère
sur les rênes du Pouvoir...
Dans le cas d'Emile Cissé, sa disparition devait être hâtée
par l'intervention attendue des « jeunes loups » de la garde
familiale, notamment de Siaka Touré, neveu du Président Sékou
Touré, celui-là même dont les ambitions personnelles
ne pouvaient nullement s'accommoder de l'ascendance d'un tiers sur la cour
impériale de son oncle.
C'est ainsi que dans l'âpre lutte engagée entre le capitaine
Siaka Touré et Emile Cissé - alors gouverneur de la Région
administrative de Kindia, président de la Commission d'enquête
tous les moyens étaient bons y compris les plus ignominieux. Aussi,
pour le poste tant convoité de président du Comité
révolutionnaire central siégeant à Conakry, les deux
ennemis s'étaient juré de s'éliminer réciproquement.
Les dés étaient jetés. C'était à qui
réussirait son coup le premier !
A l'occasion d'une inspection à la Maison centrale, le capitaine
avait donc déclaré, en présence de tous les détenus,
qu'il arrêterait Emile Cissé et l'affamerait pour nous venger
! Il faut dire ici que le capitaine était rompu dans l'art de se
constituer des « sympathies », tout en s'acquittant scrupuleusement
de sa fonction.
Ainsi, chacun, de son côté, travaillait secrètement
et laborieusement à la perte de l'autre.
Quelque temps passa. On apprit des geôliers que le capitaine était
à Kindia depuis une semaine et qu'il travaillait au Camp Kémé
Bourama.
Un soir, vers 16 heures 30, une agitation soudaine, s'empare des geôliers.
Ils courent en tous sens, remplissent des seaux d'eau... qu'ils vident dans
la cellule 8 où, chose surprenante, ils jettent des ordures ménagères
! Après ce bref remue-ménage, ils referment la cellule et
prennent place sur le banc d'en face.
Quelques instants après, menottes aux poignets, M. Emile Cissé,
I'extrémiste ci-devant président, arrogant et cassant, de
la « Commission d'enquête », en blanc immaculé
de la Révolution, fait son entrée, tête basse dans l'enceinte de la Maison centrale.
Il est aussitôt enfermé dans la cellule la plus infecte, au
mur noirci par les fumées quotidiennes de la cuisine attenante. Son
incarcération dans ce camp de concentration où son seul nom
semait la terreur parmi la centaine de ses victimes cruellement torturées,
s'est opérce en présence du capitaine en personne !
En un instant, une clameur de félicitations à l'adresse du
capitaine victorieux secoue tout le pénitencier ! Les injures fusent
de partout :
Fils de chien ! Albinos ! Bâtard ! Sang-mélé ! Etc.
Blotti dans sa cellule, il se fait tout petit, ne souffle mot.
Toutes les chambres à la fois demandent de l'eau qui se puise à
la porte de la cellule 8...
La première salle, dénommée salle « T.F. »,
organise une danse folklorique. L'ancien ministre, docteur Alpha Amadou
Diallo une des victimes d'Emile conduit la danse suivi
de la foule des détenus jetant toutes sortes d'objets sur le sadique
tortionnaire pris à son propre jeu.
Pendant 48 heures, Emile Cissé, menotté, reste accroupi dans
l'eau boueuse de sa cellule. Il supplie tant et si bien les geôliers
qu'ils intercèdent en sa faveur : il est transféré
nuitamment à Conakry.
Quelques jours après, de hauts responsables de Kindia, dont le
secrétaire fédéral Mamadou Koulibaly, le frère
Gaston, Hadja Nancy Touré, sont arrêtés à leur
tour et écroués à la Maison centrale sur dénonciation
calomnieuse d'Emile Cissé.
Hadja Nancy Touré, 75 ans environ, vice-présidente du Comité révolutionnaire des Femmes de Guinée est soumise au supplice de la « diète noire ». Aux 4è, 5è et 6è
jours de sa privation totale d'aliments, ses pressantes et interminables
supplications pour bénéficier de quelques gouttes d'eau traumatisent littéralement l'ensemble des détenus. Mais, les geôliers font la sourde oreille. Hadja sortira de « la diète » entre la vie et la mort.
Quelques jours plus tard, arriveront à la Maison centrale cinq jeunes filles (dont je tais volontairement les noms) spécialement entrainées au combat, au karaté, au maniement et au tir de toutes les armes individuelles : ce sont « les Amazones de Kalédou », chargées de la sécurité personnelle de l'ancien président
de la Commission d'enquête...
L'une d'elles, était encore en couches, car c'était deux jours après la naissance d'un bébé d'ailleurs fils naturel d'Emile Cissé. Elle a été arrêtée à Labé, transférée et écrouée à Kindia. Son rejeton, abandonné aux mains de sa vieille mère, n'a pu survivre. Cette jeune maman faisait pitié. Par les trous des
portes, on la voyait presser ses seins volumineux dont la peau était distendue et luisante, pour en faire gicler le lait qui coulait sous la porte. Les gardes la couvraient de sarcasmes.
Au fil du temps, ces filles finalement repenties, devenues des dévotes modèles ont rendu d'éminents services à l'intérieur du camp. Elles obtenaient des « chefs » des renseignements intéressants dont la primeur nous parvenait régulièrement.
Par ailleurs, à ces jeunes filles il convient d'ajouter deux dames respectables qui vivaient avec elles et qui forçaient le respect par leur digne attitude devant les atroces difficultés de cette réclusion impitoyable.
Il s'agit d'abord de Mme Marie Lorofy, épouse de feu Laye Camara,
auteur célèbre de l'Enfant noir, venue précipitamment à Conakry embrasser son père le docteur Lorofy libéré après une longue détention au Camp Boiro lors du « complot » dit « Petit Touré ». Elle avait été interceptée à l'aéroport alors qu'elle s'apprêtait à rentrer à Dakar. Arrachée à ses enfants en
bas âge et à son époux malade, elle a purgé plus de 7 ans de réclusion, sans motif.
Il y avait également Mme Néné Gallé Diallo, ancienne responsable d'un Comité de base de Kankan. Dans les tourbillons de l'après-agression portugaise, elle avait été arrêtée et transférée à Kindia où, 7 ans durant, elle n'a jamais comparu devant la « Commission d'enquête ».
Une nuit, elle a été discrètement libérée.
Plus tard, en transit dans notre Maison centrale, une Mmé Djédoua Kourouma se signala nuitamment par ses rires sonores, insouciante apparemment du caractère dramatique de la situation qui prévalait à l'époque. Tôt, le lendemain, elle disparut avant le lever du jour.
De nombreux intimes de M. Emile Cissé le suivirent dans sa détention. Ce sont en particulier :
Selon les détenus du Camp Boiro transférés à Kindia, Emile Cissé aurait succombé sous les coups de fouet.
Il semble qu'un gradé était chargé de lui administrer, chaque matin, cinquante coups de fouet bien comptés, mission dont ce dernier se serait acquitté consciencieusement jusqu'à l'extinction de l'ancien tortionnaire. Il est vrai que, selon une autre version, ce dernier
serait plutôt mort d'inanition.
Dieu sait qu'Emile Cissé est redevable devant la Guinée de
la disparition de nombreux cadres de grande valeur.
Un soir, en rentrant d'une corvée d'eau, M. Tassos Mavrodis, de nationalité grecque, ancien exploitant du nigth-club de « la Minière » remet au chef de chambre un feuillet kaki qui lui aurait été glissé par la fente de la porte de la salle 4.
La chambrée en prend connaissance il est demandé à notre salle, en intelligence avec la salle 4, de faire une prière collective qui nuirait au chef de l'Etat et créerait des difficultés sérieuses au régime Un verset à réciter 111.
111 fois y est mentionné.
Notre salle est partie prenante de la proposition de la salle 4, proposition dont l'intérêt nous parait évident, aussi y a-t-il une pléthore de candidats.
Le chef de chambre est chargé d'accuser réception de la note et d'indiquer l'effectif de ceux qui vont prendre part à la prière.
Comme d'habitude, la note rédigée est jetée sous les pieds des gars de la corvée du jour, à leur passage ; mais, chose surprenante, un moment après tous les Touré de notre salle sont appelés à la porte.
M. Kerfalla, ancien directeur général de l'Urbanisme et Habitat et le chef de chambre sont conduits au poste puis enfermés dans un magasin.
Les autorités se concertent.
M. Mamadou Baro Fofana, secrétaire du capitaine Siaka Touré est de passage à la Maison centrale. ll dirige l'enquête avec autorité. ll me tend une feuille de papier, me dicte quelques mots à écrire. Dès qu'il commence sa dictée, je dépose la feuille, je refuse d'écrire. Je lui demande de me révéler ce qu'il veut savoir. J'insiste. Il m'exhibe alors la note rédigée par moi à l'intention de la salle 4. Je reconnais l'écriture comme mienne.
A la question de savoir les raisons de nos prières collectives,
je réponds :
Pour solliciter la mansuétude des hautes autorités. Notre réclusion nous pèse et nous exaspère profondément.
M. Fofana dit :
C'est extrêmement grave ce que vous voulez faire. Je n'en rendrai pas compte aux autorités en cette période d'extrême tension car vous seriez tous fusillés. C'est pourquoi, en accord avec le lieutenant Sidy Sako, je me limiterai à vous infliger une correction ce soir.
Il est inaccessible à mes supplications.
C'est décidé. Je ne peux revenir sur la question.
Mon frère Kerfalla Touré, Tassos et moi réintégrons la salle plongée dans un profond désarroi. En quelques mots, je dépeins la situation aux camarades : notre note avait été interceptée par un nouvel agent ayant pris service ce matin, le brigadier Abou Sylla.
La sanction collective ne se fait pas attendre ; nous sommes privés de nourriture pour la journée et tous ceux qui sont mêlés à l'affaire seront corrigés.
Un silence déprimant plane dans la salle.
Seul, accroupi, la tête entre les genoux, j'analyse la situation.
Je regrette amèrement cette bravoure qui rejaillit sur toute la salle. Mais, avais-je bien pris toutes les précautions ?
J'étais plongé dans ces méditations quand brutalement la porte de la salle s'ouvre. Mes camarades, Kerfalla Touré, Tassos
Mavrodis et moi-même sommes appelés dans la cour. Une dizaine de soldats du Camp Kémé Bourama sont déjà là, nantis qui d'un nerf de boeuf, qui d'une lanière de caoutchouc.
Le lieutenant Sidy Sako ordonne de nous ligoter tous.
J'observe mes amis. Les soldats les attachent avec un certain ménagement. Puis, c'est mon tour. Le soldat me demande à l'oreille si je suis
Peulh. Je réponds par la négative. Oh, malheur ! Il passe la corde qu'il noue à mon coude gauche puis au coude droit, place son genou au milieu de mon dos, tire sur la corde avec une telle force que je ressens de terribles brûlures dans tout le corps. Il s'acharne sur moi, les coudes se touchent dans le dos, ma poitrine est en feu, la respiration est pénible, douloureuse, presque impossible.
Quant tout le monde est ligoté, au moment où les pleurs et les gémissements sont à leur paroxysme, le lieutenant Sidy Sako passe, repasse, vérifie si les neuds sont bien faits. Il ordonne alors la bastonnade, qui ne doit s'arrêter, précise-t-il, que sur son ordre.
Immédiatement, les deux mastodontes qui m'entourent commencent à m'asséner, en cadence, de violents coups de nerf de boeuf et de caoutchouc sur la tête. Des éclairs défilent sous mes yeux ; dans mon dos, les morsures du fouet déchiquettent ma chemisette qui tombe en lambeaux. Les coups pleuvent sans fin ni répit. Je n'en peux plus,
j'appelle, en vain, en ce lieu, ma pauvre mère.
Pendant une quinzaine de minutes qui paraissent une éternité, nous sommes battus à bras raccourcis par les soldats. lls n'arrêtent pas, en dépit des ordres criés. Parfois, il faut leur arracher le fouet.
Mon frère Kerfalla Touré, pourtant innocent, a le dos couvert
de zébrures. Tassos Mavrodis, quant à lui, a reçu un coup de fouet sur l'arcade sourcillière gauche. Il hurle ; ce qui inquiéte quelque peu Sidy Sako qui l'examine et constate qu'il saigne de l'oeil. Il le cajole mais le mal est cuisant. Mavrodis n'arrête pas de crier au secours. Pauvre Tassos !
La sanction du fouet terminée, la consigne est donnée que nous devons passer la nuit assis dehors, exposés au froid et aux morsures des nuées de moustiques.
A 6 heures du matin, on nous détache. Les bras endoloris, presque paralysés nous tombent inopérants, invalides, sur les côtés. Je suis incapable de porter ma main sur la tête ou de défaire ma ceinture. Les blessures sont vives ; certains d'entre nous saignent encore abondamment ; d'autres ont les bras couverts d'ecchymoses.
Malgré tout, je tente un appui avant sur le sol. C'est extrêmement douloureux mais cela vaut la peine. Après plusieurs flexions, je sens que je commence à contrôler les mouvements de mes doigis. Ma tête, lourde, couverte de bourrelets douloureux, fait extrêmement mal. Je sens des crampes dans tous les membres. Les articulations sont ankylosées...
Etendu sur ma couche, je dors un moment. Vers 10 heures, je suis convoqué au bureau du chef de poste où se trouvent réunis, le lieutenant Sidy Sako, l'adjudant-chef Mamadou Baro Fofana et des Gardes républicains.
M. Fofana me fait part de ses regrets ; il affirme qu'il me connaît
de longue date mais qu'il était tenu de prendre la décision qu'il a prise. Toutefois, il se gardera de porter l'incident à la connaissance du Chef. Il évitera ainsi d'aggraver notre sort et nous épargnera les conséquences imprévisibles qui en découleraient.
Sidy Sako, quant à lui, joue à l'important dans son bureau, je ne le regarde même pas.
M. Fofana me tend quelques bananes qu'il me prie d'accepter et de manger sur place. Je le remercie très gentiment mais lui dis que je n'en avais pas besoin. Je sollicite l'autorisation de réintégrer ma salle ; il m'observe un moment et finit par accepter.
Dans la nuit du 26 au 27 mars 1971, vers une heure du matin, alors que
notre salle est plongée dans un profond silence, la porte s'ouvre
; le docteur Maréga Bokar est appelé, chargé habituellement
de prodiguer des soins aux nombreux détenus, il considère,
comme tout le monde d'ailleurs, qu'il s'agit d'un appel de routine.
Quelques instants après, ses gémissements nous parviennent,
on se précipite à la porte. On l'aperçoit déjà
déshabillé ; des geôliers s'affairent à le ligoter
et, d'un pas rapide, deux d'entre eux se détachent du groupe et viennent
vers nous ; le groupuscule réuni à la porte se volatilise
en un clin d'oeil.
Ils appellent ensuite successivement
La porte se referme sur nous. Nous continuons à les apercevoir
par les trous de la porte ; nos amis sont déjà en sueur, demi
nus, les coudes ligotés dans le dos, de même que les chevilles.
Accroupis, ils se tordent de douleur.
Mon désarroi est profond : je suis le dernier sur la liste officielle
publiée par Horoya *****. Je me crois susceptible d'étre appelé
d'un instant à l'autre pour connaître le même sort. Je
suis confus, bouleversé, muet. Je transpire à grosses gouttes
et ne sais que faire...
L'attente s'éternise mais le ronflement d'un véhicule qui
se range devant le pénitencier nous parvient. Encadrés de
geôliers fortement armés, nos amis, par petits bonds, se dirigent
vers le portail et le sinistre véhicule démarre quelques instants
après pour s'enfoncer dans la nuit noire.
La chambrée, dans un silence déprimant, passe une de ses plus
longues nuits.
Au lever du jour, on observe avec un profond chagrin les menus effets laissés
par nos malheureux compagnons. On n'a pas le coeur à les profaner
!
Que de projets n'avons-nous pas dressés ensemble pour le moment où
nous sortirions de cet enfer !
M. Maréga n'avait jamais cessé de parler de son épouse
bien-aimée. En début d'hivernage, quand les éclairs
« labourent » le ciel, il pense avec émotion à
Mme Maréga, qui ne les supporte pas... Diop, lui, parlait de sa belle
Arabiou et de ses enfants...
Nous ne les reverrons donc plus jamais ces amis intimes ! Oh, cruel destin
des hommes !
Paix à vos âmes et que Dieu vous accorde sa Miséricorde
et son Paradis. Amen !
De tout temps, la cigarette a été un moyen de pression,
de coercition, de torture supplémentaire pour les fumeurs impénitents en état d'arrestation.
Au lendemain de leur perte de liberté, les fumeurs sont systématiquement privés de leur vice : il n'est pas rare d'entendre crier de cellule en cellule :
- Cigarette ! Feu ! Cigarette !
On quémande avec bassesse des mégots de cigarettes.
- Impossible, répond-on, les consignes sont les consignes !
Une fois l'enquête terminée, quand le détenu a fini de « déposer », conformément au bon vouloir de la Commission, il a droit à 3 cigarettes par jour à raison d'une cigarette après chaque repas.
En dehors de ces moments précis, le fumeur doit se débrouiller : troquer sa savonnette, son savon, sa pâte dentifrice contre des mégots ramassés n'importe où.
A Kindia, notre salle abritait quatorze fumeurs invétérés qui, inlassablement réclamaient des cigarettes, parfois à cor et à cri.
Au début, ceux qui avaient quelque moyen s'en faisaient acheter. C'était alors la fête, mais quelque temps après, une discipline rigoureuse s'installa et, du coup, ces faveurs inespérées prirent fin.
La lutte pour la cigarette devint farouche.
Au cours des corvées, les fumeurs se ruent sur les mégots jetés dans les flaques d'eau usée, les font sécher avec application.
Les agents fumeurs sont harcelés de demandes ; mais il leur est formellement interdit d'offrir une cigarette à un détenu. Quand ils veulent bien courir le risque, ils allument une cigarette, en tirent une ou deux bouffées et la jettent en indiquant d'un geste à qui ils la destinent.
Vers le milieu de 1971, la crise de cigarettes était devenue extrêmement aiguë ; des camarades n'hésitaient pas à rouler les feuilles de cassia ou de papayer et même des chiffons en guise de cigarettes.
Quand j'ai manifesté mon étonnement devant tant d'attachement à la consommation de ce poison, Mamadou Camara, gardien d'édifice dans le civil, me dit :
- Tu ne connais pas notre calvaire ! Tu es heureux toi !
Sur un repas composé de quatre cuillerées de riz, le fumeur en cédait la moitié pour pouvoir tirer une ou deux bouffées de cigarette !
La distribution des cigarettes est un évènement important dans la salle. Quand les quatorze fumeurs ont chacun leur paquet de cigarettes et une boite d'allumettes, la paix et la concorde règnent. Mais, si les chefs se « débrouillent » à notre détriment,
un combat implacable est vite engagé. En pareil cas, le chef de chambre a un problème épineux à résoudre ; le partage est délicat, la tension est extrême. Pour un rien, on en vient aux coups de poings. Les débris de tabac restant au fond du paquet vide sont un trésor ; le papier pelure servant d'enveloppe est utilisé pour rouler un tabac hypothétique ou des feuilles de cassia. Du clinquant d'aluminium, on fait des chapelets. Bref, rien ne se perd.
Par mesure d'économie, le fumeur défait toujours sa cigarette pour pouvoir en confectionner autant qu'il peut à partir d'une seule. Les rouleaux obtenus, dont la taille varie avec la conjoncture, seront fumés dans les moments difficiles.
Un autre problème est l'allumage de la cigarette. Les brins d'allumette sont rares et le prix à payer est exorbitant. Le détenteur d'un brin exige de tirer une ou deux fortes bouffées, ce que personne ne veut accepter !
Nous avions un ami, Amadou Sidibé, surnommé « L'Ingénieur ». ll était capable, avec une vieille lame bien aiguisée, de trancher avec dextérité un brin d'allumette en deux, suivant
la longueur, sans abimer le souffre ; ainsi, un brin pouvait allumer deux cigarettes ! Lecteur, tentez l'expérience ! Vous m'en direz des nouvelles et du coup, vous aurez conquis votre diplôme « d'ingénieur
» !
Pour la conservation du feu, tous les moyens sont bons. Les hommes de corvée sont priés de ramasser dans l'arrière-cour tous les chiffons repoussants qui y trainent. Tressés correctement et allumés par un bout, ils conservent longtemps le feu. De surcroît, l'odeur acre qui s'en dégage possède la rare vertu de repousser les
nuées de moustiques. En cas de pénurie de chiffon, un fumeur impénitent peut céder un pan de sa chemise et de sa couverture qui seront lacérés en bandes à tresser.
En période de crise aiguë, le moral des fumeurs « tombe au talon » : un silence lourd plane dans la salle. Tasso Mavrodis se met alors, invariablement, à évoquer avec regret les monceaux de mégots qu'il faisait balayer les dimanches matin, au night-club de la Minière ! ll aurait bien souhaité les avoir, en ce lieu
!
Je supporte mal cette lourde atmosphère ! Je tape parfois à la porte, demande aprés le chef de poste. Je le supplie d'accepter de nous faire l'aumône d'un paquet de cigarettes bon marché.
Il me regarde fixement, s'étonne de ce que je me débatte toujours pour des fumeurs ingrats. Je le prie de n'en pas tenir compte mais d'agréer ma demande. Il le fait à contre-coeur. Ie le remercie chaleureusement.
Le chef de chambre est devenu par la force des çhoses un quémandeur attitré de mégots de cigarettes. Convoqué au poste de police, il repère les mégots, les compte et au moment de réintégrer la salle, il sollicite l'autorisation de les ramasser.
Alors, quelle que soit la ruse qu'il utilise pour tromper la vigilance des fumeurs de la salle, dès son entrée, ils prétendent lui indiquer le nombre exact des mégots qu'il a ramassés !
Leur objectif est de l'empêcher d'en soustraire pour ses intimes au cas où il en aurait l'intention !
Parfois, leurs exubérants témoignages de reconnaissance, m'émeuvent profondément, ce qui m'encourage à persévérer dans cette voie, apportant mon maigre secours à ces pauvres malheureux.
Malheureux, ils le sont, certes, plus que tout autre ! Aux souffrances physiques et morales communes à tous les détenus, à la réclusion, aux soucis insupportables qu'on éprouve concernant les siens dont souvent on ignore tout, à l'incertitude d'un avenir problématique, à la soif et à la faim, à la privation de l'essentiel et de l'indispensable, s'ajoute pour eux ce malaise stupide d'une toxicomanie contractée à la légère par Dieu sait quelle vanité !
Que Dieu Tout Puissant débarrasse le monde de tous les tabacs, de toutes les drogues. Amen !
Après l'ouragan de l'agression portugaise et les tourments qui l'ont suivie, après les arrestations massives, les exécutions sommaires, les pendaisons dans chacune des Régions administratives, les massacres en série dans les prisons, toutes les populations de Guinée furent plongées dans un profond désarroi.
Les parents étaient sans nouvelles des leurs, arrachés à leur affection.
Des recherches discrètes, longues et onéreuses furent entamées autour des nombreux camps de détention parsemant le pays.
Le scénario est finalement connu. Une dame ou un vieil homme respectable voyage sous le couvert de son petit commerce, arrive dans une localité, tourne autour de la prison, salue avec déférence les hommes de garde, entre en conversation avec eux, donne la kola, geste traditionnel anodin et désintéressé ; puis, il ou elle passe son
chemin...
La même personne réapparait le surlendemain, salue, crée la familiarité, porte son choix sur un agent par affinité linguistique ou tribale et, au fil du temps, lui dévoile ses préoccupations majeures, puis verse une importante somme d'argent en acompte. Le but : obtenir la signature, datée de ce jour, de telle personne.
Plus d'une fois un geôlier a interpellé, extrait le chef de chambre en lui disant :
- Prends la poubelle ! Va la vider à l'arrière-cour !
Il lui emboîte le pas et une fois à l'écart, il lui
demande :
- Tu as connu Un tel ? Est-il là ? Dans la négative, où penses-tu qu'il se trouve ?
L'agent visiblement intéressé presse le chef de chambre de lui dire la vérité. Il ajoute :
- Je suis prêt à tout faire pour toi. Aide-moi, c'est important. Un de ses parents est là, il m'attend.
Il exhibe un bout de papier de la dimension d'un timbre poste qui devra être daté et signé de la personne qu'il recherche.
Dans la plupart des cas, la réalité était triste.
Ces « recherches dans l'intérêt des familles » ne se comptaient plus...
Notes
1. Peuple vivant au Sénégal et en Guinée-Bissau principalement.
2. Autrement dit: des « mouchards » ou des ennemis dissimulés ou potentiels.
3. Le Front de Libération Nationale de Guinée (FLNG) était un front d'opposition à Sékou Touré regroupant des exilés guinéens, actifs à l'extérieur, notamment dans les pays limitrophes et en Europe, donc également en France.
4. Alias Guide suprême de la Révolution, alias Grand Eléphant, alias Sékou Touré.
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