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Camp Boiro Memorial / Témoignages de survivants


Mahmoud Bah
Construire la Guinée après Sékou Touré;

Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages


Chapitre III
Prisonniers politiques dans l'enfer du Camp Boiro (1979-1984)

Il n'est pas besoin d'être une personnalité politique ou de renom pour se voir jeter dans la prison du Camp Boiro à Camayenne, banlieue nord de Conakry. Femmes, enfants, vieillards, hommes de diverses conditions, y débarquent au fil des jours. De ce centre de déshumanisation et de liquidation, des milliers de Guinéens et non-Guinéens sortiront morts, mourants ou très diminués.

1979: mon arrestation, mon interrogatoire.
Mourir de la « diète noire »

Jusque-là, j'ai vécu, observé et suivi ces douloureux événements qui se déroulent en Guinée en tant qu'homme libre de ses actes et profondément attaché à son pays natal. J'en suis d'autant plus affecté que depuis l'âge de quinze ans, alors que je m'ouvrais au monde dans sa géographie, son histoire et ses activités socioéconomiques, je me suis mis dans la tête, ou plutôt dans le coeur, le sentiment que la Guinée allait devenir un grand havre de prospérité et de bien-être en Afrique; car la diversité de la nature humaine et physique de la Guinée fait la beauté et la richesse de ce pays.
Depuis 1959, je note que, d'année en année, la passion de la destruction de la part des hommes du PDG submerge peu à peu mon pays, alors que l'ensemble des Guinéens au lendemain du Référendum, ne demandaient qu'à participer activement et concrètement à une véritable construction nationale.
A présent, une certitude me hante: la Guinée va à la dérive et ira à la dérive, à la dégradation continue de ses valeurs, tant que ce régime sera en place.
Etudiant, je dénonçais par tous les moyens les méfaits de ce régime. Travailleur, j'ai cherché à militer dans une organisation qui veut combattre ce régime, afin que cessent tant de souffrances et de misères 1.

En mai 1979, je prends une décision: me rendre en Guinée, y mettre mon pied et ma tête; voir, sentir, entendre et palper cette atmosphère si « spéciale » qu'a engendrée le PDG.
Pourquoi une telle décision, face à tous les risques qu'elle comporte? Pour avoir des informations précises, vraies et actuelles sur la Guinée, car mes amis et moi nous ne pouvons nous contenter d'écouter les récits des voyageurs qui sortent officiellement ou clandestinement du pays. Ces voyageurs nous racontent souvent n'importe quoi. Nous avons bien essayé d'envoyer nos propres observateurs sur place, mais quand j'ai eu la preuve que nos « envoyés spéciaux », pour lesquels nous dépensions pas mal d'argent, nous mentaient autant sinon plus que les voyageurs ordinaires, je me suis dit : Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?
Je réfléchis sur différents aspects de la situation intérieure et extérieure guinéenne. J'en conclus que je peux risquer un voyage de redécouverte et de reconnaissance en Guinée, à condition que ce voyage soit strictement clandestin.
Je me prépare donc à prendre la route, qui redevient assez fréquentée depuis la signature des accords de Monrovia par la Guinée et le Sénégal en février 1978.
Début juin 1979, je suis en Guinée. Je me suis tracé un périple. J'ai adapté mon attitude et mon habillement à ceux du Guinéen moyen de l'intérieur: analphabète et bâna-bâna (petit commerçant ambulant). Je me sens parfaitement chez moi, dans mon milieu, mais je me répète intérieurement et inlassablement: Surtout, ne cause à personne, ne te lie à personne, sinon tu es cuit.
Je me confonds parfaitement avec les gens. En me faisant passer pour un marchand de pacotille, je vais de marché en marché, de ville en ville. Je vois, j'entends, je sens et palpe cette emprise du PDG sur chaque Guinéen. Je visite toute le nord et l'ouest de la Guinée.
Fin juillet 1979 je reviens à Dakar. Je me dis : c'était tellement simple, il suffisait de vouloir !
A qui confier mes impressions de voyage ?
Ma femme se réjouit de me retrouver sain et sauf, et moi je me réjouis de la retrouver libérée de ses examens de juillet à la faculté de Droit. Je la rassure et elle se rassure.
Mais les conditions ne sont pas réunies pour que je parle ouvertement de mon voyage. Je reste donc muet sur ce point. La seule personne à qui j'en parle est mon ami Karamoko Diallo, lequel me déclare qu'il est lui-même prêt à faire un voyage en Guinée.

L'idée d'un deuxième périple qui complèterait le premier me vient en tête. Je me dis qu'en réussissant deux voyages en toute liberté en Guinée, je pourrai parler des réalités de ce pays en toute objectivité. Je désire aussi renouer le contact avec celui de nos informateurs qui m'a paru le plus digne de confiance : Manga Moussa. C'est un jeune paysan qui habite Diandian, un petit village des environs de Boké, sur la route de Gaoual. Il cultive un peu et voyage beaucoup. Il vient souvent au Sénégal pour y travailler comme saisonnier, puis il retourne en Guinée…
Karamoko me souligne à nouveau sa ferme volonté d'aller au pays.
— Pas question de voyager ensemble, ni de se montrer ensemble, lui dis-je, c'est trop dangereux. Pour un rien nous pouvons être arrêtés, même si notre voyage n'a pour but que de respirer l'air du pays après des années d'absence et de voir l'état des lieux. Tout nouveau venu est suspect et doit d'abord se présenter au président du comité du Parti, même s'il vient voir sa mère ou se recueillir sur la tombe de son père. C'est ainsi, à moins que le visiteur s'abstienne de tout contact, comme je viens moi-même de le faire…
Nous convenons alors de nous rendre à Conakry, via Boké, mais sans emprunter le même moyen de déplacement. Je quitte le Sénégal le matin du 17 août. Le 19 août, je suis à Diandian où je retrouve Moussa.
Le 20 août, à la tombée du jour, Karamoko arrive. Nous devons reprendre la route la nuit même, par la première occasion qui se présentera pour Conakry.

Mais qu'arrive-t-il au village?
Le soir du 19 août, après m'avoir accueilli chez lui et avisé, comme usuel, le président du comité local du Parti, Manga Moussa, me présente son frère Samba Diouma, surnommé « l'Homme ».
— C'est un milicien, me dit Moussa, il a étudié à Cuba le métier de milicien.
Samba Diouma est accompagné d'un autre milicien, Souleymane Diallo, dit « Solo ». Les deux miliciens me dévisagent quelques instants, puis disparaissent en lançant un laconique « Au revoir ».
Après ces présentations, j'ai de bonnes raisons de me ronger les sangs, mais je ne le fais pas savoir à Moussa. Je lui pose quelques questions sur ces miliciens et lui indique que je continue le lendemain sur Conakry, via Boké. Lui aussi. Une question me serre la gorge: n'ai-je pas commis l'irréparable en débarquant dans ce village?

Le lendemain 20 août, il y a un camion le matin et deux l'après-midi pour Boké, mais aucun ne s'arrête au vu de mon signal. La nuit, un autre véhicule passe mais il ne s'arrête pas non plus.
Plusieurs jeunes du village, parents et amis de Moussa, veulent aussi se rendre à Boké et cherchent une occasion ce jour-là. Mais rien ne se présente qui accepte de nous prendre.
Le 21 août à 8 heures, le matin, une Land-Rover s'arrête. Le conducteur descend.
— Vous allez tous à Boké? demande-t-il.
— Oui! répond-on en choeur.
— Vous avez tous vos cartes d'identité et le prix du voyage?
— Oui!
— Alors montez!

Dix hommes, dont un adolescent, montent dans le véhicule. On est très serré, mais Boké n'est pas loin: 25 kilomètres. Après une demi-heure de route cahoteuse, le véhicule entre au poste de Douanes de Boké. Deux militaires s'avancent vers nous l'arme au poing, et nous ordonnent de descendre. Ils nous conduisent dans une pièce vide, prennent nos papiers et notre argent et lancent:
— Vous êtes en état d'arrestation! Vous êtes des mercenaires!
Et nous voilà déshabillés et ligotés tous les dix.
En brisant mes lunettes, un militaire me dit :
— Tu viens du Sénégal, toi? Tu vas voir comment la Révolution guinéenne traite les mercenaires!
— Tuez-moi, si vous êtes sûr que je suis un mercenaire!
— Je suis prêt à te tuer, grogne-t-il. Mais tu expliqueras d'abord ta traîtrise au Responsable Suprême de la Révolution!
Je comprends alors que la milice de Boké a câblé à Conakry.

Quelques heures après notre arrestation, un avion se pose à Boké. Nous sommes conduits à l'aéroport, ligotés et menottés. Après une demi-heure de vol, nous sommes à l'aéroport de Conakry. Le soldat nous déverse dans un camion militaire et dit à voix basse au chauffeur.
— Direction Camp Boiro!
Nous nous regardons tous les dix, personne ne semblant comprendre ni croire à ce qui lui arrive. Je murmure :
— Ton frère Samba Diouma et son camarade Souleymane nous ont livrés, n'est-ce pas Moussa?
— Oui! « l'Homme » nous a livrés et nous n'avons rien fait de mal, me répond Moussa.
— Le prochain qui parle, je lui envoie une balle !, lance le soldat.
Un lourd mutisme nous assomme. Le camion roule une demi-heure et entre au Camp Boiro.

21 août 1979, 14 heures: le lourd portail de fer du « Bloc Central » de la prison du Camp Boiro s'ouvre. Le camion entre en marche arrière et s'arrête devant le poste d'admission. Nous sommes « déchargés » et déposés à terre comme des colis. Le chef de poste, Fadama Condé, fait enlever nos cordes et nos menottes.
Mes bras sont inanimés, de même que mes pieds. Si le voyage avait duré deux heures, nous serions probablement tous morts, ligotés et menottés comme nous l'avons été. N'est-ce pas de cette façon d'ailleurs qu'aurait disparu Abdoulaye Djibril Barry, le mari de Nadine, suite à son arrestation dans la région forestière, à 800 kilomètres de Conakry ?
A gauche, en entrant dans l'enceinte du Bloc, dans la deuxième cour, il y a un bâtiment aux portes métalliques, le plus ancien des six bâtiments cellulaires; les portes sont numérotées de 47 à 62. Nous sommes jetés chacun dans une cellule :

Les dix prisonniers bouclés, un homme de garde écrit à la craie blanche la lettre D sur chaque porte D = diète…

Vers 20 heures, clic-clac sur les trois barres de fer qui ferment la porte.
— Ton nom? demande un militaire armé d'un pistolet-mitrailleur PMAK.
Il prend le nom, le prénom et passe à la cellule suivante. Chaque ouverture et fermeture de ces portes s'accompagnent d'un bruit sourd dont l'écho se répand dans tous les bâtimentsdu Bloc.

Mes bras et jambes sont toujours engourdis, les cordes et menottes ont laissé de larges écorchures, mais mes douleurs se sont atténuées. J'ai retrouvé mes esprits et comprends à présent ce qui s'est passé depuis mon arrivée au village. C'est fou la façon dont je me suis jeté dans les pattes de l'Eléphant! A mon tour d'être broyé par la machine infernale. Et les autres? Karamoko? Moussa? Le jeunes gens qui cherchaient un véhicule pour Boké et dont je connaîtrai les noms un peu plus tard? Je finis par m'affaisser sur le béton caillouteux, rugueux et humide de la cellule, en pensant à ma femme, à ma mère.
De nouveau, clic-clac, la porte s'ouvre dans la nuit noire.
Suis-moi! lance une voix.
Je m'avance, encadré par deux soldats qui me conduisent au poste d'admission. Là, on me donne une culotte et une chemise; en regardant la montre du chef de poste, je vois qu'il est deux heures du matin. L'arme braquée sur mon dos, on me fait avancer vers le portail qui s'ouvre puis se ferme, tandis que je monte dans une jeep modèle soviétique.
C'est ainsi que je suis conduit devant le Comité Révolutionnaire, instance supérieure qui coiffe toutes les polices politiques guinéennes et qui a la haute main sur la gestion de la prison du Camp Boiro. Le Comité siège dans un bâtiment ancien, de style colonial, situé non loin de l'entrée du Camp, à quelque 200 mètres du Bloc.
Me voici dans une grande salle. Un gros ventilateur fixé au plafond ronronne. On me fait asseoir sur un trépied. Un soldat me met les bras au dos et les attache. Puis entre un monsieur de bonne corpulence, dans une impeccable tenue blanche, pantalon et veste à trois poches.
Je suis le commandant Siaka! Tu as peut-être entendu parler de moi ? Je te connais sur beaucoup de points. J'attends que tu me donnes des confirmations; si tu me dis la vérité, au nom du Président, je te libère. Sinon, j'ai ordre de me débarrasser de toi !
Le commandant Siaka Touré;, patron du Comité Révolutionnaire depuis 1967, parle d'une voix très fluette, nasillarde, froide et insignifiante, ce qui contraste étrangement avec son titre et aussi avec la lourde atmosphère du lieu.

Mon premier problème : comment éviter que mon arrestation n'entraîne celle de mes frères, cousins, oncles et autres proches qui sont encore en Guinée?
Mon deuxième problème: comment gagner du temps, retarder ma liquidation et celle de ceux qui sont arrêtés avec moi?
Pendant que je rumine ces questions, Siaka a murmuré des consignes au secrétaire général du Comité révolutionnaire, puis il est sorti de la pièce.
— Qui es-tu? me lance le secrétaire.
— Bah Thierno, dis-je.
— Date et lieu de naissance?
— 1940 à Tyangel Boori, région de Labé!

Il note tout, demande ma filiation, mon niveau d'études, mes activités professionnelles, mais visiblement, il est très fatigué, abattu. A côté de lui, ses camarades somnolent. Ils ont dû en interroger beaucoup d'autres avant moi.
Ce premier interrogatoire est plutôt « doux ». Le « téléphone de campagne », appareil à décharges électriques, est posé devant moi, mais je n'ai pas été « branché » cette nuit-là. Il m'a fallu répondre à des dizaines de questions sur mes « activités au Sénégal ». D'entrée de jeu, le questionneur m'a fait comprendre que je suis un envoyé de l'opposition pour renverser le gouvernement révolutionnaire guinéen. Toutes ces questions portent sur les activités de l'opposition.
Puis, fatigué sans doute de noter sur un papier mes déclarations, il ordonne de me détacher et de me ramener dans ma cellule.
Quand le premier interrogatoire des dix prisonniers qui viennent d'être jetés dans le Bloc est terminé, c'est l'aube; il est 5 heures. Le va-et-vient cesse entre la prison et le pavillon des tortionnaires. Le muezzin entonne son appel à la prière de l'aube:
— Allâhou Akbar!
On l'entend distinctement: il marche en chantant son appel et passe tout près du Bloc, à un moment donné.

22 août : toute la journée, les dix portes sont restées closes. Mais la porte de ma cellule est trouée: un trou de quelque deux centimètres de diamètre fait par une balle, apprendrai-je, lors de l'attaque du Camp Boiro, le 22 novembre 1970. Je regarde à travers ce trou et vois les anciens prisonniers qui vont et viennent entre la première cour et le jardin. Je reconnais, au bout de quelques minutes d'observation: Yoro Diarra, Edouard Lambin, Sékou Philo Camara, Alpha Abdoulaye Portos, Mamadou Camara MC, El-Hadj Fofana Mamadou, etc. Ils sont tous en culotte courte; leur visage est sec et affiche une vague mine, mélange de résignation, de foi en Dieu et d'espoir.
Le soir, à partir de 23 heures, reprise de l'interrogatoire qui dure toute la nuit. Je suis conduit devant la commission de la même manière que la veille, vers deux heures du matin.
Première question: « L'opposition s'est réunie à Dakar en avril 1979. Qui était présent à cette réunion? »
Je respire un bon coup, me disant que c'est là une question facile. Puis je me lance dans une longue énumération de noms guinéens connus, inconnus ou imaginés. Et le secrétaire note laborieusement, n'ayant que son stylo et une liasse de papiers…

23 août : au crépuscule, 19 heures, on ouvre les cellules une à une et les portes restent entrebâillées. Les dix détenus sont conduits un par un aux toilettes situées au fond de la cour, ils passent tous devant moi et mon coeur frémit à voir leur belle et innocente jeunesse. Puis chacun de nous reçoit un gobelet d'eau et une assiette de riz: le premier repas depuis l'arrivée au Bloc. Un quart d'heure après, les assiettes sont ramassées et les cellules bouclées.

23 heures : nouveau cliquetis sur les portes. L'interrogatoire reprend. Le temps qui s'écoule entre deux ouvertures de cellule est plus long que la veille. C'est le signe que la commission s'acharne davantage sur chaque prisonnier. Je n'arrive pas à dormir. Le plat de riz et le gobelet d'eau m'ont redonné des forces. Je marche dans la cellule, je fais de longues inspirations et expirations. Je m'assoies et les pensées m'assaillent: ma femme, ma mère, mes frères, mes amis, dans quelle tourmente vont-ils vivre en apprenant que je suis au Camp Boiro!
Je finis par dormir assis.

Je suis réveillé par l'ouverture de la porte. Machinalement, je suis les deux hommes armés qui me conduisent devant le Comité révolutionnaire. La commission semble au grand complet ce soir. Je compte douze personnes.
— Tu nous mens depuis trois jours! me lance Bembeya, le secrétaire de la commission. Qui es-tu? Nom, prénom, filiation?
— J'ai déjà décliné mon identité! dis-je.
Un silence de trente secondes, puis Bembeya relit ses notes de l'interrogatoire précédent et, s'adressant à moi:
— Tu étais professeur en France?
— Oui, dans la région parisienne.
Quelques secondes de silence, puis un autre gradé, le capitaine Bayo, patron de la milice populaire (je l'apprendrai plus tard), intervient:
— Eh bien, c'est très intéressant, nous avons un bel hôte de marque: un ressortissant guinéen, professeur dans la région parisienne! Voilà une belle prise, un beau légume pour la Révolution! C'est un envoyé direct des mercenaires ennemis de notre régime populaire.
Et Bayo de me questionner, de me demander jusqu'à quel degré je maîtrise la balistique. Sa montre indique 4 heures du matin. On enlève la corde qui me ligote les mains au dos. Je suis ramené dans ma cellule.
— Tu es né où? A Tyangel Boori, région de Labé.
C'est alors qu'intervient un gendarme en tenue de lieutenant :
C'est faux ! dit-il. Je t'ai reconnu dès ton entrée dans cette pièce. Regarde-moi bien ! Tu es Bah Mahmoud, le frère jumeau de Bah Mamadou, cadre du Parti et directeur de l'Elevage à Labé. Tu es le frère de Abbasse que nous venons de libérer. Tu ne me reconnais pas ? Je suis labéen comme toi ! J'ai fait l'école coranique avec toi, chez ton oncle. Si tu n'es pas d'accord avec moi, je fais venir ici tes frères Ibrahima Kaba et Mountagha qui sont bien connus à Conakry!
— Si je vois un seul de mes frères ici, je me liquiderai la minute d'après ! Vous ne pourrez pas m'en empêcher et vous ne tirerez rien de moi ! ai-je rétorqué aussitôt en martelant mes mots. Oui, je suis bien Bah Mahmoud. J'ai voulu venir en Guinée, revoir mon pays après dix-huit ans d'absence. Je n'ai jamais fait de mal à mon pays. Je ne suis pas un traître ni un mercenaire. Je suis prêt à répondre sincèrement à vos questions.
Mon masque n'a donc tenu que trois jours. Le lieutenant Fofana, membre exécutif du Comité Révolutionnaire, est effectivement un camarade d'enfance. Il n'a pas eu de peine à me reconnaître, alors que moi je ne l'avais pas reconnu!
Mon interrogatoire entre dans une deuxième phase.
— Où étais-tu depuis que tu as quitté?
— J'étais en France.
— Quel métier exerces-tu?
— Professeur de sciences et technicien de l'industrie alimentaire.

24 août à 7 heures: la porte s'ouvre. Le chef de poste Fadama Condé, accompagné de son adjoint et de deux hommes de garde, observe le détenu, puis la cellule, et ordonne de refermer.
Toute la journée, je m'occupe à découvrir ma cellule. Les murs sont riches en inscriptions: un caillou, un bout de métal, et on grave plus ou moins profondément.

Je lis d'abord les mots du capitaine Lamine Kouyaté, liquidé trois ans plus tôt.

M'étant assis, je vois à la hauteur de mon épaule une inscription : « Oumar Baldé, janvier 1979 ». S'agirait-il de l'ingénieur Mamadou Oumar Baldé, qui revint en Guinée juste après avoir fini ses études à l'Ecole Centrale de Paris? Oumar « OERS » (il était secrétaire de l'Organisation des Etats Riverains du fleuve Sénégal) serait-il encore vivant en janvier 1979? Je mets mon oeil sur le trou de la porte et observe ceux qui vont et viennent entre le jardin et les six pavillons pénitentiaires. Si Baldé Oumar « OERS » est vivant, je ne tarderai pas à le voir. Je le connais bien, cet homme plein de vie, de gentillesse et de vive intelligence. J'étais de ceux qui lui ont dit de ne pas se presser et de bien étudier le chemin du retour en Guinée. Il y est revenu, et en 1971, il a été arrêté sur ordre de Sékou Touré. Mais je ne vois pas l'homme que je cherche.
Je somnole. Le sol est très humide, le trou urinoir laisse entrer beaucoup d'eau de ruissellement. Le mois d'août est le mois des grosses pluies à Conakry. Je dors assis, adossé au mur.
Vers minuit, je suis conduit devant la commission. En entrant, je trouve Moussa étendu à terre, ligoté, les pieds branchés sur l'appareil à décharges électriques.
— Connais-tu cet homme? me demande Bembeya.
— Oui, je le connais!
— Quels sont vos liens?
— Liens simples d'amitié, noués au Sénégal, lors d'une rencontre dans une gargote tenue par un compatriote à Dakar.
— Tu cracheras la vérité tout de suite! coupe un de mes interrogateurs.
Pendant qu'on rhabille Moussa et qu'on le ramène dans sa cellule, le commandant Siaka entre.
— Bonsoir Mahmoud ! me dit-il.
— Bonsoir mon commandant!
— Nous savons beaucoup de choses sur toi. Nous avons reçu tous les numéros du journal Guinée-Perspectives Nouvelles que tu nous as envoyés quand tu dirigeais ce journal (il en tient un exemplaire à la main). Ton adjoint, Auguste Kourouma, est d'ailleurs à Conakry. Il est en train de plancher sur un rapport, mais lui n'est pas aux arrêts.
J'avale tout ça. Le commandant lance:
— Quels sont tes complices à l'intérieur de la Guinée?
— Je n'ai pas de complices; je suis revenu ici pour servir, pas pour nuire à qui ou quoi que ce soit !
— Chauffez-le! coupe sèchement Siaka. J'ai ordre de te liquider, mais je t'accorde une faveur. Ne rate pas ta chance!
Le militaire de faction se rue sur moi et me ligote à mort. Mes orteils sont branchés sur l'engin. Un geste sur la manette et une forte décharge électrique me foudroie, me sillonne des pieds à la tête. Je pousse un grand cri en même temps que j'expire profondément et que je crache fortement.
Une deuxième décharge. Je réagis de même.
— Quels sont tes complices intérieurs? lance à nouveau Siaka.
Je comprends qu'il faut que je donne des noms, des noms de gens qui vivent en Guinée ! Car il faut des noms, des cibles, et je suis pour eux une excellente source.
Fidèle au plan que j'ai arrêté, je décide de donner successivement un nom soussou, un nom peul, un nom malinké et un nom « forestier » parmi mes anciens camarades d'école présents au pays. Ces camarades sont des fonctionnaires et peuvent être arrêtés. Mais je suis prêt à leur dire devant la commission que j'ai été forcé, que je n'avais pas le choix. Je donne ainsi quatre noms-prénoms:
— Yansané…. Diallo…. Condé…, Tolno…
J'allais recommencer mon cycle des quatre grands groupes nationaux, quand le lieutenant Léno me lance d'un ton sec:
— C'est faux! Il ment ! Il ne donne pas ses parents, il ne cite pas les Peuls!
Silence très lourd. Nouvelle décharge, nouveaux cris, nouveaux crachats. Je continue mes dénonciations sans renoncer à mon « plan »:
— Sylla…, Bah…. Barry, Kourouma…, Doré…
Cela leur fait déjà une bonne liste. Le commandant Siaka, qui sait certainement à quoi s'en tenir, pose une deuxième question :
— Quels sont les ministres que vous deviez attaquer et liquider?
Je reste muet quelques secondes, mais une décharge me ramène à l'ordre: il me faut donner des noms. Je change de tactique, tenant compte de la remarque de Léno, et je dis:
Abdoulaye Diâwo Baldé, Mouctar Diallo, Saifoulaye Diallo, Kaly Barry, Boubacar Diallo.
C'est le commandant Siaka qui me coupe cette fois :
— C'est faux ! Il ne donne que des noms peuls! Il veut qu'on arrête tous les ministres peuls pour créer une nouvelle affaire peule! Détachez-le!
Je suis détaché. J'ai affreusement mal aux épaules et aux bras. La corde a déchiré mes biceps. Je suis ramené au Bloc. Le jeune gendarme qui me conduit me murmure à l'oreille:
— Tes camarades t'ont chargé. Ils ont dit que toi seul est mercenaire. J'ai vraiment peur pour toi. Je me demande pourquoi tu as quitté la France pour venir ici. Tâche de sauver ta peau, mais ce sera très dur.
Et il boucle ma cellule.
Je m'assis, exténué. Rien de ce qui vient de se passer ne me surprend. J'ai lu le livre de Jean-Paul Alata, Prison d'Afrique 3. Je connaissais les pratiques du Camp Boiro.
La douleur m'empêche de dormir; mais mon esprit reste lucide. Je me mets machinalement à réciter Molière:

« Les hommes la plupart sont étrangement faits.
Dans la juste nature, on ne les voit jamais.
La raison a pour eux des bornes trop petites.
En chaque caractère, ils passent les limites. »

25 août, 7 heures : inspection des cellules par le chef de poste, puis fermeture. J'ai toujours mal. La soif et la faim s'y ajoutent.
Vers 23 heures, je suis conduit devant la commission. Il n'y a que cinq personnes ce soir. Le lieutenant Léno me dévisage longuement, me conseille d'avouer mes méfaits sans qu'il soit nécessaire de me torturer. Il ajoute :
Pourquoi les Peuls se font-ils toujours torturer avant d'avouer ? C'est vraiment bête! On vient ici pour avouer et ça ne devrait pas traîner!
Les questions, cette nuit, portent sur mes complicités à l'extérieur. Il m'est bien plus facile alors de répondre, les Guinéens expatriés étant moins à la portée des foudres du PDG que ceux de l'intérieur.

26 août : 3ème jour sans boire ni manger.

La soif commence à envahir la gorge et l'estomac. On entend des coups frappés sur les portes, sans savoir exactement de quelle cellule il s'agit, sauf si elle est contiguë.
Il fait chaud dans la cellule, bien qu'on soit en pleine saison des pluies. Dès que le soleil brille, la tôle emmagasine beaucoup de chaleur, qu'elle rayonne directement dans la cellule dépourvue de plafond.

27 août: 4ème jour de « diète ».

La soif devient insoutenable; les prisonniers tapent sur leur porte et crient:
— Ndiyan, fii Allah (A boire, pour l'amour de Dieu!).
L'écho répercute ces mots dans tout le voisinage. Les hommes de garde restent imperturbables. Ils vont, viennent, jouent bruyamment au damier, ricanent, sans se soucier ni rien « entendre » de ce qui se passe derrière ces dix portes damnées.
Dans la nuit du 27 au 28 août, une grosse pluie se déverse sur le Camp. Certaines cellules sont inondées. Par les trous qui servent d'urinoir, dans chaque cellule, l'eau entre et se répand dans la cellule. Alors chacun peut boire et étancher sa soif, sans penser aux risques de maladie, la mort étant là en face.
Minuit: je suis conduit à l'interrogatoire. Dès mon arrivée, un des membres de la commission me tire par la main et m'entraîne dans la « cabine technique » située tout près. Il y a là tout un arsenal hétéroclite de torture: cordes, fils de fer, pinces, pointes, pneus, chaînes, bougies, cuves pleines d'eau ou d'huile, barres de fer, etc.
— Tu vois, me dit mon geôlier, nous avons les moyens de te réduire en loques, mais tous les membres de la commission ont de la sympathie pour toi ! Alors, profites-en avant qu'il soit trop tard!
Il me ramène dans la grande salle où sont réunis les principaux chefs de la sécurité et du renseignement guinéens. Chacun me pose une question sur ma vie personnelle, sur mes relations avec des compatriotes condamnés par contumace comme Siradiou Diallo, Ibrahima Baba Kaké, Alpha Ibrahima Sow, etc., sur les moyens d'information de « l'opposition », sur les milieux français hostiles à la Guinée, etc.
Sachant que tous ces tortionnaires n'ont pratiquement aucune ouverture sur l'extérieur de la Guinée, que leurs informations sont très fragmentaires et souvent fausses, je réponds à leurs questions par de longues déclarations de ma propre imagination, mais parsemées de détails vrais ou piquants. Je suis en cela leur propre méthode d'accusation. Et ils écoutent et enregistrent mes paroles avec un zèle « révolutionnaire »!
Certains d'entre eux commencent enfin à somnoler. Voyant cela et étant lui-même manifestement fatigué, le capitaine Bayo, chef de la milice, déclare:
— Cet homme en connaît trop et nous ne pouvons pas nous contenter de l'écouter. Nous allons lui remettre de quoi écrire et il va répondre à toutes les questions qui lui seront posées. Nous le reverrons après sa déposition.
Vers 4 heures du matin, je suis amené dans la cellule 60. Il pleut toujours.

28 août: 5ème jour de « diète ».

Aujourd'hui, aucun des prisonniers en diète ne donne de coups ni ne demande à boire. Grâce à l'eau tombée du ciel, les suppliciés ont pu boire et éliminer la soif.
Le chef de poste a fait sa tournée à 7 heures, et a longuement examiné et les prisonniers et les cellules.
Vers 10 heures, Bangaly Camara, secrétaire du Comité révolutionnaire chargé du ravitaillement de la prison, ouvre ma cellule et me tend une chemise contenant une liasse de papiers, puis un stylo à bille.

— Voilà les questions auxquelles tu dois répondre. Tu as intérêt à être clair et net. La porte restera entrebâillée jusqu'à ce que tu finisses.

Pendant que Bangaly parle, j'essaye de voir si le stylo est en bon état de marche. Bizarre! Mes doigts ne répondent pas aux ordres de mon cerveau. Je suis incapable de manier le stylo! Les cordes qui me ligotent par intermittence depuis une semaine en sont la cause: tendons et ligaments des épaules et des poignets sont hors d'usage. Je dis à Bangaly:

— Je ne peux pas écrire, mes doigts sont inertes!

Bangaly va voir Fadama, le chef de poste. Celui-ci arrive, s'arrête au bas de la véranda, crache le tabac qu'il chiquait, regarde mon bras déchiré par la corde et dit:

— On l'a tass-ché trop fort! (entendez: on l'a attaché trop fort).

Fadama fait venir le docteur Ousmane Kéita, un prisonnier de la vague de 1970-71, qui assure la « corvée infirmerie », l'une des activités les plus « intéressantes » au Bloc. Dr. Kéita me donne des comprimés et ose, devant les geôliers, m'adresser un furtif. « Courage! ».
Bangaly reprend ses papiers en se proposant de me les ramener le lendemain. Auparavant, il m'a donné un gobelet d'eau pour que je puisse facilement avaler les comprimés.

29 août. 6ème jour de « diète ».

7 heures: inspection des cellules et de leurs hôtes par le chef de poste.
9 heures: deux hommes de garde entrent dans la cellule. L'un d'eux tient un seau rempli de béton et une truelle. Il avance jusqu'au trou-urinoir de la cellule, y déverse le béton et bouche le trou en nivelant avec la truelle. Puis la porte est refermée.

Pourquoi a-t-il bouché les trous?

Pour qu'il n'y ait plus d'eau dans les cellules! Pour que les dix prisonniers ne puissent pas boire, ne puissent rien boire, même l'eau tombée du ciel !
En fin d'après-midi, Bangaly arrive et me dit que le chef de poste me remettra le questionnaire le lendemain matin.

30 août: 7ème jour de « diète ».

Les coups reprennent sur les portes, plus intensément. Ce n'est plus seulement la soif, c'est la faim qui accable les dix détenus. Alors ils cognent et crient encore:

— Ndiyan, fii Allah (A boire, Pour l'amour de Dieu)!

Pas de réaction. Pas de réponse. Les hommes de garde jouent au damier, avec force cris et gros rires.
Le chef de poste m'a donné le questionnaire; il m'a apporté un escabeau.
Je lis plusieurs fois les questions. Je réfléchis longuement; dois-je parler en coupable ou en non coupable? Coupable de quoi?
D'être entre en Guinée? De toute façon, je ne suis pas dans un tribunal, ni devant une cour de Sûreté de l'Etat avec des juges, des magistrats, des pièces à conviction. Je suis devant des tortionnaires qui ignorent l'existence des Droits de l'Homme, qui sont là pour fabriquer des accusations et les faire avaler par leurs victimes. Depuis dix jours, ils me torturent et me répètent que je suis venu pour attaquer et détruire des personnes et des biens. Toutes les questions portent sur cela, et devant la commission j'ai déjà beaucoup parlé, sans que mes interrogateurs puissent s'y retrouver (était-ce vraiment d'ailleurs leur préoccupation?).
Je décide donc d'écrire en me fondant sur l'idée et la ligne qui m'ont été imposées. Je suis venu au pays natal porteur d'un complot, d'un plan d'attentat avec des complicités solides. Je citerai plusieurs Etats qui « nous appuient », des hommes politiques qui nous « encouragent ». J'ajouterai que l'effet escompté est de « soulever les populations de Conakry », mais sans attenter à la vie du Chef de l'Etat. Je mûris un bon récit d'attentat-fiction parsemé de détails « révélateurs » qui répondent à leurs questions, en espérant fort que ce récit sera lu devant le Conseil National de la Révolution.
Mes doigts commencent à répondre. Je me mets donc à écrire. Je ne suis pas pressé…

31 août 8ème jour de « diète ».

A 7 heures, heure de relève des hommes de garde après 48 heures de service, le chef de poste contrôle l'état des condamnés.
De violents coups pleuvent sur les portes métalliques, suivis de gémissements, et font vibrer tout le Bloc. Les plus stridents sont assénés par mon voisin, à la cellule 59, comme s'il est soudain atteint de délire fou furieux. Pan, pan, pan!
Un homme de garde ouvre nerveusement la 59.
— T'as fini de gueuler et de cogner sur la porte?
— A boire pour l'amour de Dieu! dit l'occupant.
— C'est pas moi qui améné toi ici! réplique le garde.
Et de refermer avec fracas la lourde porte.
Quelques minutes plus tard, les coups pleuvent de nouveau sur la 59. Ils sont répercutés dans le quartier à la vitesse du son. On entend alors le chef de poste:
— Tââss-chéé-le !
Ça voulait dire: « attachez-le! ». Et les geôliers se ruent sur la porte, l'ouvrent violemment, ligotent Saliou, le jettent au fond de la cellule, lancent des menaces et referment la porte métallique.
Le silence règne quelques instants, entrecoupé de lourds gémissements. Plus loin de moi, vers la cellule 55, une voix S'élève:
— Mamadou, hiɗa wuuri ? (Mamadou, es-tu vivant?)
Moussa demande à Mamadou Kéita s'il est vivant…

Je passe la journée à écrire. Vers dix-huit heures, j'ai rempli dix bonnes pages d'un récit que je veux « intéressant » à lire et à relire par le « Responsable Suprême de la Révolution ». Avant de signer, je mentionne la date, mon nom, mon numéro de cellule. Je remets à Fadama Condé qui envoie immédiatement un homme de garde déposer le manuscrit sur le bureau de Siaka.
Vers 23 heures, je suis conduit au bureau du Commandant Siaka. Il attend dans la véranda, tout près de son bureau situé à l'opposé de la salle où siège la commission d'enquête, dans le même pavillon. Il me serre la main. Voyant les gerçures qui sillonnent mon avant-bras, il dit:
— Tu as la chair de poule?
— Peut-être plus que ça! ai-je répondu.
— Assieds-toi là, à côté. Dans quelques minutes, tu vas avoir le Président au bout du fil. Il vient de lire ta déposition.
Je m'assieds et me mets à réfléchir sur ce qu'il faut dire et ne pas dire à Sékou Touré. La pratique du coup de téléphone est longuement décrite dans le livre de Jean-Paul Alata. C'est une technique souvent utilisée par le Président, qui dirige les interrogatoires lui-même par Siaka interposé, et qui intervient directement dans certains cas en parlant lui-même au prisonnier.
Un homme sort du bureau de Siaka, un homme portant une tenue de paysan mandingue. Le commandant me fait signe de venir et me présente cet homme: c'est le général Toya Condé, chef d'Etat Major de l'Armée guinéenne. Il ressemble bien plus à un paysan qu'à un général; il me serre la main et disparaît.
Me voilà assis en face du Commandant Siaka.
— C'est gros ce que tu racontes dans ta déposition! me dit-il.
— Vous pouvez tout faire vérifier par vos agents!
— Tu ne manques pas d'audace, mais je crois que tu es plutôt habité par un idéalisme naïf, infantile et tu te laisses entraîner dans un jeu de kamikaze. Je connais ta famille et je suis très lié à certains de tes frères, cousins et cousines.
Puis il décroche le combiné et tourne le cadran.
— Bonsoir Président! Je vous passe Mahmoud!
Et il me tend le combiné.
— Bonsoir Président! dis-je à Sékou Touré.
— Bonsoir! Nous avons été informés de votre tentative… malheureuse. Mais si vous voulez servir la Révolution…
Le Président n'achève pas sa phrase. Ou plutôt, il me laisse deviner la suite.
— Oui Président! Je suis prêt à répondre à toutes vos questions et à celles de la Commission d'Enquête que dirige le Commandant.
— Bonsoir! dit-il.
Et il raccroche.
J'embarque dans la jeep qui me dépose au Bloc. Il est environ 1 heure du matin; tout dort dans le Bloc. Le militaire qui me conduit me murmure de l'attendre à côté du manguier. Il va prendre un reste de riz et me le donne discrètement. Debout près du manguier, et me confondant avec le tronc, je mange avec avidité ce riz tout en me réjouissant de la bienveillance de cet homme. Puis je rentre dans ma cellule. Avant de la boucler, le sergent me murmure:
— Essaye tout pour sauver ta tête! Ici, c'est chacun pour soi!
Il ferme la porte derrière moi. En réfléchissant à ces derniers mots, l'angoisse me serre la gorge. Qu'allons-nous devenir, mes compagnons et moi? Depuis trois jours, je n'entends plus les portes s'ouvrir la nuit. Donc, ils ne passent plus notre groupe devant la Commission. Et « la diète » continue. Mon Dieu, sauve-nous!

1er septembre: 9ème jour de « diète ».

C'est maintenant sûr notre groupe est soumis à « la diète noire ». La visite du chef de poste, le matin à 7 heures, a pour but de voir l'état d'avancement de notre mort.
Le mal, la maladie de la soif absolue et de la faim extrême plongent les suppliciés dans une douleur atroce. Si nombre d'entre eux restent calmes et silencieux, certains autres poussent de sourdes lamentations, d'autres encore gémissent. De temps en temps, un sursaut d'énergie, d'espoir ou de désespoir, conduit un des détenus à cogner à la porte, à hurler
— Ndiyan, fii Allah (A boire, pour l'amour de Dieu!).
Mais la voix se fait de plus en plus faible, confuse; les mots ne se distinguent plus; le son ne porte plus. Les cordes vocales, desséchées, craquent.

La nuit tombe sur le Camp Boiro,
Camp de torture, d'extermination.
Une nuit noire, noire de diète.
Un chien aboie: cri d'enfer.
Un chat miaule: l'odeur de la mort.
A l'aube, un muezzin entonne:
Allâhou akbar! Allâhou akbar!
L'autre monde nous attend.
Quand finira l'enfer?

J'ai été conduit très tôt, vers 21 heures, dans la salle d'interrogatoires. J'y trouve quatre personnes; l'une d'elles manipule un magnétophone. Elle me fait signe de m'asseoir. Je comprends que ma déposition va être enregistrée. Le monsieur me remet mon manuscrit et met l'appareil en marche. Je lis le texte comme un écolier lirait devant ses camarades un conte des Mille et Une Nuits!
Pendant que le technicien range son arsenal et s'en va, Bembeya me remet un autre questionnaire avec du papier. Jusqu'au 30 septembre, je recevrai en moyenne un questionnaire tous les trois jours!
Ce soir du 1er septembre, je décide de demander à Sékou Touré d'épargner la vie de mes compagnons qui ne sont que de jeunes paysans ne connaissant que leur terre.

2 septembre: 10ème jour de « diète ».

A 7 heures, le chef de poste vérifie l'état des condamnés: ils sont tous mourants.
Un terrible silence plane sur le Bloc. Chacun des prisonniers, dans les 76 cellules de la prison, suit l'agonie de ces hommes, qu'il le veuille ou non.
Il est 10 heures. J'ai encore rempli des pages pour répondre à ces questions qui n'en finissent pas. Mais la page la plus importante pour moi est celle où je demande au Président d'épargner les vies de dix personnes sur le point de mourir:

« Camarade Président,
Responsable Suprême de la Révolution,
Au nom de la Révolution, dont l'objectif supérieur est la protection et l'épanouissement de l'Homme;
Au nom d'Allah, notre créateur, notre Juge impartial, Clément et Miséricordieux;
Pour l'Amour de la Patrie, de notre chère Guinée, dont ces jeunes paysans sont la première richesse;
Sauvez-les, sauvez-nous. Donnez-nous à boire, à manger, à respirer!
Dans quelques heures, il sera trop tard !
Prêt pour la Libération! »

J'écris ces quatre derniers mots après une longue réflexion. Le rituel en vogue veut que chaque déclaration, quelle que soit sa nature, se termine par « Prêt pour la Révolution ». Me fallait-il écrire cela? Connaissant le cynisme du Président, mais aussi sa sensibilité et son goût des jeux de mots, j'ai pris le risque d'écrire « Libération » à la place de « Révolution », en priant que Sékou Touré me prenne au mot.
Je range tous mes écrits dans la chemise. Je les remets à l'homme de garde en faction à côté de moi.
A midi, on ouvre ma cellule. L'homme de garde me tend une assiette de riz et un gobelet d'eau, et me dit à l'oreille:
— Le Commandant Siaka t'encourage à dire la vérité. Peut-être pourra-t-il te sauver.
Aucune autre porte n'est ouverte. Pourquoi ne donne-t-on à manger qu'à moi seul?
Seul l'instinct de conservation me fera ingurgiter ce riz insipide.
La journée passe, entrecoupée de gémissements, de coups très faibles sur les portes de quelques cellules…
13 septembre: 11ème jour de « diète ».

Le silence des mourants alourdit l'atmosphère du Bloc. De la cellule 53 à la cellule 62, en excluant la 60 dont l'occupant (moi) a eu à manger la veille, neuf personnes agonisent.

Privation d'eau
Privation de nourriture
Privation de mouvement
Isolement total, diète noire
Dans une étroite cellule
Diète noire dans la nuit noire
Pour neuf hommes du commun
Sur ordre de Sékou Touré;

A midi, ma cellule est ouverte, puis la 61 dont l'occupant, Mamadou Ɓooyi, un adolescent de 16 ans, a cessé depuis trois jours de chanter sa complainte:

Faabolan Allah Lanɗo (Au secours, Seigneur Dieu)
Mi maayii ka fammeere (Je meurs dans la grotte)
Nattan ka neene an (Ramène-moi chez ma mère)
Nattan ka ngesa an (Ramène-moi dans mon champ)

Et voilà qu'un homme de garde amène deux assiettes pleines de riz, me remet l'une, remet l'autre à Bhoyi, tandis qu'un ancien prisonnier apporte deux gobelets d'eau. Dieu soit loué!

Mais vont-ils donner à manger aux huit autres avant qu'il ne soit trop tard?
Rien, rien pour les autres! Mon Dieu, sauve-les, sauve-nous! Fais que tout le monde reçoive à manger!
Rien! Toujours rien pour les huit autres!
Vers minuit, je suis de nouveau conduit à l'interrogatoire, pour la treizième fois. Le Secrétaire me déclare que le Président est très intéressé par mes écrits. Il me tend une nouvelle liasse de papiers, avec un nouveau questionnaire. Puis il me fait ramener dans ma cellule.

4 septembre: 12ème jour de « diète ».

A Sept heures, le chef de poste effectue la rituelle inspection des dix cellules. Le silence de mort crée une atmosphère de plomb.
Du 4 au 9 septembre, l'agonie s'alourdit dans les huit cellules.
Le chef de poste inspecte chaque matin les suppliciés, sans dire un mot.
La chaleur moite (35 à 40° C dans la cellule, le jour), la forte humidité, les souris et les rats qui vont et viennent sur la charpente et au sommet des murs, les moustiques aux piqûres douloureuses, voilà les témoins de l'agonie et de la mort de mes compagnons de misère.
Je passe la journée à écrire. Je passe la nuit à prier, à réciter des versets du Coran ou des poèmes. La mer est tout près, à quelque cent mètres. Le bruit des vagues qui s'écrasent sur les rochers rythme le temps qui passe…

10 septembre: 18ème jour de « diète ».

A 7 heures, le chef de poste se fait ouvrir les portes une à une. J'écoute, assis près de la porte, les bras croisés sur mes genoux. L' inspection de la 59 est plus longue ce matin. Les visiteurs échangent quelques mots, puis l'un d'eux crie:
— Barrage! Chacun rentre dans sa cellule!
Pendant que tous les prisonniers s'engouffrent dans leurs cellules et qu'on entend le clic-clac des barres de fermeture, le chef de poste ordonne:
— Amenez un brancard!
Un geôlier fonce vers le magasin à côté de l'infirmerie, y prend un brancard et vient le déposer devant la 59. J'observe toute la scène à travers le trou de la porte.
Deux gardiens sortent le corps inanimé de Saliou, le déposent sur le brancard. Je vois de près le visage du jeune homme, raidi par une mort atroce. Saliou a été le plus violemment frappé par les différentes phases de « la diète noire »; il a réagi très vivement et s'est affaibli plus vite que les autres. Ses yeux sont ouverts ainsi que sa bouche; son visage crie encore la douleur, et ses doigts forment un poing. Je regarde encore quelques secondes, puis un vertige me prend. Je sanglote pendant que les deux gardiens emmènent le corps dans la salle d'admission, à l'entrée du Bloc…
Puis le chef de poste fait ouvrir ma cellule. Je suis en sanglots, tout tremblant. Sans mot dire, il fait refermer la porte et passe aux cellules suivantes.
Quelque quinze minutes plus tard, une jeep arrive devant le portail. Le corps de Saliou y est déposé et la jeep s'éloigne. Direction Nongo, banlieue nord-est de Conakry. C'est là que les morts du Camp Boiro sont jetés sans linceul, sans prières, sans témoins sinon les fossoyeurs et Dieu le Créateur.

11 septembre: 19ème jour de « diète ».

Mon Dieu, quelle horrible routine. De nouveau, « barrage » et bouclage. Un brancard est amené devant la 56. Un deuxième cadavre est évacué par la jeep funèbre.
J'ai toujours le vertige. Je me sens maintenant tout engourdi dans ma chair et dans mon âme. Tout est vide en moi et autour de moi.

12 septembre: 20ème jour de « diète ».

C'est la troisième matinée funeste. Les geôliers, eux, sont habitués.
J'observe l'évacuation de trois cadavres, ceux des cellules 53, 54 et 57. La même jeep emporte les trois dépouilles vers Nongo.

13 septembre: 21ème jour de « diète ».

Les cellules 55 et 58 sont vidées de leur contenu sans vie. Le chef de poste fait ouvrir ma cellule. Mon visage hagard se tourne machinalement vers lui; je le fixe du regard.
— Tu es malade? me dit-il. Si tu flanches, c'est tant pis pour toi, hein!
Il fait venir le docteur Kéita, qui me donne quelques comprimés et m'encourage.

14 Septembre: 22ème jour de « diète ».

A 7 heures, inspection des cellules 60, 61 et 62. Le chef de poste ordonne l'évacuation de la 62. C'est Karamoko Diallo, mon ami, mon compagnon depuis Dakar, qui rend l'âme le dernier, dans la nuit du 13 au 14 septembre, après 22 jours de privation totale.
Le petit Bhoyi, de la cellule 61, me parle à travers la cloison:
Ko en ɗiɗo lutti (Il ne reste que nous deux)!
Je ne réponds pas. Je me sens comme un naufragé dans une mer en furie. Je pense à ces huit personnes, à leurs femmes et enfants, à leurs parents, à leur vie, à leur mort. Je pense à Karamoko. Sa profonde sensibilité, sa généreuse disponibilité, non seulement pour sa femme et sa fille Diaraye, mais aussi pour ses compatriotes…
Ma tête ne contient plus que des petits cailloux qui se frottent les uns contre les autres et me font mal. Mon coeur est lourd, j'ai envie de vomir. J'avale un des comprimés que le docteur Kéïta m'a donné la veille, ce qui a pour effet de m'endormir.
Quand je me réveille, c'est toujours ce vide qui m'assaille. Je fais une courte prière de deux rakats. Puis je m'assieds dans le coin le moins humide de la cellule. Les mots de Victor Hugo me reviennent à l'esprit:

Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,
Beaux yeux […] qui n'aviez que vingt ans,
Et qui êtes tombés en ce dernier printemps
Où plus que jamais […] apparut la lumière.
Hélas! Où sont vos corps jeunes, puissants et fous?
Où, vos bras et vos mains et les gestes superbes Qu'avec la grande faux vous faisiez dans les herbes ? Hélas! La nuit immense est descendue en vous!

Survivre au Camp Boiro

Ici, chaque drame en couvre un autre; chaque tragédie en prépare une autre, plus pénible, plus dégradante.
Dix jours après notre arrestation, un autre groupe de jeunes gens est amené au Camp. Kanassé, l'un des membres de ce groupe, est mis en « diète noire ». Tandis que mes compagnons s'éteignent un à un, Kanassé 3 entre à son tour dans une phase de folie, marquée par des coups violents assénés sur la porte.
Le 15 septembre, on me fait changer de cellule. Fadama m'affecte à la 49, la cellule la plus mortuaire du Bloc. La porte reste cependant entrebâillée, car je reçois toujours des « questions » et je m'occupe à y répondre en essayant de gagner du temps.
Le 16 septembre, vers minuit, me voilà de nouveau devant la commission. Un homme est étendu à terre, ligoté et branché sur l'appareil à décharges électriques. Le secrétaire de séance me dit:
— Décidément, ton dossier est lourd, Mahmoud. Connais-tu cet homme?
— Non!
— Pourtant, lui, il te connaît! C'est l'un de tes chargés de mission! Non?
— Pas à ma connaissance!
— Ligotez-le, chauffez-le, il va dire la vérité !

Et me voilà de nouveau dans les cordes déchiquetantes et les fils électrocutants. Je me retrouve à terre avec l'homme que j'y ai trouvé.
— Cet homme est ton complice, avoue-le!
— Il n'est pas mon complice! Demandez plutôt à Soumah Kélétigui, cet homme qui est venu à Paris nous raconter qu'il est prêt à recevoir des gens à Conakry et à les aider à commettre des attentats. C'est lui le complice de cet homme! Moi, je suis journaliste-amateur et je cherche des informations sur la Guinée. Je ne cache pas ce que j'écris et vous avez reçu tous les numéros de mon journal ! Il m'arrive de questionner des centaines de Guinéens, mais cet homme-là n'est pas de mes informateurs. Confrontez-le plutôt avec Soumah Kélétigui.
— Soumah est aux arrêts! dit le secrétaire.
Ma déclaration, faite de vive voix, a porté ! Soumah Kélétigui était devenu, après sa libération du Camp Boiro, un agent de renseignements à la solde de Siaka, ce qui lui avait permis d'obtenir une licence d'import-export. C'est lui qui avait attiré Mouctar (mon soi-disant « complice ») dans un guet-apens et l'avait fait arrêter quelques minutes après son arrivée au lieu de rendez-vous. Le secrétaire est tout surpris de me savoir au courant de cette affaire, mais il a menti en disant que Kélétigui est aux arrêts. Il décide de mettre de côté mon éventuelle complicité avec Mouctar Diallo.
Nous sommes ramenés au Bloc. A ma grande surprise, Mouctar est remis en « diète » à la cellule 54 alors qu'avant mon arrivée au Bloc, il était déjà classé parmi les « anciens prisonniers ». Je frémis de nouveau à l'idée que Mouctar va être liquidé. Je rédige une longue déclaration où je démontre que Mouctar n'est pas mon complice.
Mouctar fera six jours de « diète » et sera réintégré dans le lot des prisonniers.
Un mois après, vers la mi-octobre, deux hommes sont amenés au Bloc: El Hadj Ghadirou, le chef religieux du village de Diandian (où j'avais été embarqué le 21 août) et son fils Amadou. Ils sont présentés comme mes complices. Je dois, là encore, faire une longue déclaration écrite pour disculper le religieux et son fils. Ce qui n'empêchera pas Sékou Touré; de garder ces deux personnes en prison pendant deux ans.
Fin octobre, Siaka me fait venir dans son bureau. Il me signifie qu'il faut faire régulièrement des rapports au Président si je veux obtenir ma libération. Mais il ne me remet pas de questions écrites; de toutes façons, j'en avais assez de ces « questions » politico-policières.
Je décide, pour ma prochaine livraison, d'improviser un texte scientifique et technique, sous forme de rapport économique. Je propose donc à Sékou Touré un « Programme National pour l'autosuffisance alimentaire en Guinée ». J'établis un programme-plan de 7 ans qui embrasse tous les grands domaines de l'agroalimentaire et des circuits de traitement et de distribution. Le Président le reçoit, le fait circuler dans son cabinet et charge Siaka de m'« encourager ».
Maintenant, ma cellule est ouverte toute la journée. Les anciens prisonniers peuvent trouver l'occasion de me parler. Ils sont déjà au courant de l'affaire me concernant, car ils ont des informateurs ou des confidents parmi les hommes de garde: ceux-ci leur racontent tout ce qu'ils ont vu et entendu.
Je suis encore à la cellule 49 quand un jeune prisonnier, profitant de l'éloignement des hommes de garde, s'approche à quelques pas de la porte et me dit:
— Surtout tiens bon! Ne perds pas le moral ! Garde ton courage, sois confiant! Il se peut que le plus dur soit passé. Nous prions tous pour ta survie!
Ce prisonnier, c'est Amadou Oury Diallo, arrêté trois ans plus tôt avec Diallo Telli. Il est maigre et sec, mais sur son visage on lit une détermination farouche.
Par la suite, je ferai rapidement connaissance avec tous les prisonniers, tous très désireux de parler avec moi. Je leur donne des nouvelles de l'extérieur de la Guinée. Je passe de longs moments de causerie avec les anciens ministres Alassane Diop, Alpha Abdoulaye Portos, Coumbassa Saliou, El Hadj Fofana Mamadou, ainsi qu'avec beaucoup d'« anciens prisonniers » qui ont soif de savoir comment le monde tourne en dehors du Camp Boiro qu'ils appellent « Le Sixième Continent ».

4 novembre 1979: le chef de poste vient devant ma cellule et m'ordonne de le suivre. Il me conduit à la cellule 52, utilisée comme magasin. Il sort une chemise et un pantalon ayant appartenu à un des prisonniers qui ont fini leurs jours ici.
— Habille-toi vite! dit-il.
J'enfile ces habits très amples pour ma maigre carcasse, en me demandant ce qui va se passer encore. Fadama me dit d'attendre dans la salle d'admission attenant à l'infirmerie. Là, je trouve Alassane Diop, invité quelques minutes plus tôt à venir là et à attendre…. une éventuelle libération après neuf ans de détention!
Une jeep arrive: le portail s'ouvre. Le lieutenant Fofana est au volant; il m'appelle et me dit d'embarquer. Il me conduit au siège de la commission, dans la salle où je comparais pour la énième fois. Mais contrairement à mes autres arrivées, cette fois j'y viens en plein jour!
Je me retrouve en présence d'un homme d'âge mûr, de type européen, en complet-cravate. Lui tiennent compagnie le Commandant Siaka Touré; et l'ambassadeur de Guinée en France, Aboubacar Somparé.
Siaka me présente comme étant Bah Mahmoud et omet, sans doute volontairement, de me dire qui est ce monsieur dont la mine et la tenue me sont plutôt rassurantes. Je me fixe rapidement une ligne de conduite. Je me dis que si ce monsieur doit me questionner devant le Commandant Siaka, je ne pourrais que répéter la version qu'on m'a déjà imposée. La rencontre avec un envoyé du « Monde libre » peut être bénéfique pour moi, mais pas dans n'importe quelle condition, car mes bourreaux sont sans foi ni loi. Nous sommes debout tous les quatre, et le visiteur exceptionnel prend la parole:
— Avez-vous été torturé? me demande-t-il.
— Non! Et je pense à mon bras encore tout couvert de cicatrices.
Puis Siaka apporte une vieille valise en carton contenant des armes (grenades, fusils) et déclare au visiteur européen que j'étais détenteur de ces armes…
— Vous déteniez effectivement ces armes? me demande le monsieur.
— Oui! dis-je en pensant au premier complot fabriqué par Sékou Touré en 1960.
— Etes-vous seul dans votre cellule ou à plusieurs?
— Actuellement, je suis seul.
— Quelle est la situation de vos compagnons d'arrestation?
— Je ne sais pas, nous sommes isolés les uns des autres.
— Avez-vous pu communiquer avec votre famille?
Oui, par l'intermédiaire du Commandant.
La scène a duré cinq minutes. Je suis devenu l'affreux béni-oui-oui! Quand le monsieur me demande:
— Que puis-je rapporter à votre femme?
Je réponds:
— Oui. Dites-lui de tenir, de tenir coûte que coûte et de réussir ses études de droit.
Nous nous regardons quelques secondes. Siaka me fait signe de rejoindre ma Cellule. Je dis à mon visiteur :
— Merci! Au revoir, monsieur!
J'embarque dans la jeep en me demandant quel nom il faut mettre sur ce bienveillant visiteur et sur l'organisation qu'il représente. C'est le lieutenant Fofana qui me met la puce à l'oreille quand il déclare:
— Alors Mahmoud! Tu as la visite des Droits de l'Homme? Félicitations! C'est encourageant ça, pour ton cas! C'est bien la première fois que ça arrive ici, tu sais!
— Oui, c'est encourageant pour nous tous! Que Dieu nous aide! dis-je.
Je comprends que le Camp Boiro vient de recevoir la visite d'un envoyé de la Ligue des Droits de l'Homme, en la personne de l'avocat parisien Maître Yves Jouffa. Je le connaissais de nom, comme l'ancien Président de la Ligue française, Daniel Mayer, mais je ne le connaissais pas physiquement. Ce qui explique que mes réponses aux questions soient destinées davantage à Siaka Touré; qu'au visiteur qui m'a questionné…
Je me dis en mon for intérieur: les amis de France et d'Afrique ont fait du très bon travail ! Réussir à voir un prisonnier au Camp Boiro, un prisonnier guinéen de surcroît, est un exploit, une grande brèche dans le système carcéral guinéen ! C'est cela le plus important dans cette affaire.
Revenu au Bloc, je trouve Alassane Diop toujours assis et en attente: il ne sera pas libéré ce jour-là. Il attendra encore deux mois avant de retrouver la liberté.
Tous les prisonniers à qui je raconte la visite en sont réconfortés et y trouvent une grande source d'espoir.

La vie au Bloc est faite de tortures physiques, morales et psychologiques. La maladie est toujours là, qui vous ronge quelque part. Chaque jour apporte un autre désagrément, une autre rancoeur, une autre tension créée par la direction de la prison. La tension permanente est la règle d'or de la gestion politique du Camp. Les moments de relâche, les périodes sans tension sont rares. Ainsi, il arrive que les prisonniers, s'occupant tranquillement dans la cour, au jardin, au lavoir, aux WC, entendent soudain un ordre:
— Rejoignez immédiatement vos cellules!

Que l'on soit en train de se laver ou d'éliminer les déchets du tube digestif, il faut arrêter sur-le-champ et gagner son réduit cellulaire. Motif du « bouclage » cette fois: un homme de garde s'est senti offensé par les paroles d'un prisonnier au cours d'une conversation.
Ainsi, il faut encaisser, il faut avaler chaque jour l'humiliation et l'arbitraire. On s'en remet à Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Rares sont les prisonniers qui ne prient pas régulièrement, qu'ils soient musulmans ou chrétiens.
En même temps, le prisonnier imagine mille astuces, mille combines pour survivre, en obtenant la complicité des gardiens ou en trompant leur vigilance.
Dès que j'ai pu prendre contact avec les anciens prisonniers, je rencontre ledit Oumar Baldé 5. Ce n'est pas l'ingénieur de l'Ecole Centrale, mais un jeune lycéen de Labé. Cet Oumar-là a été arrêté au début de l'année pour avoir adressé au Président, en toute bonne foi, un rapport dénonçant les vices et carences de l'enseignement guinéen!
Malgré l'ambiance de torture et de défi, il y a une grande volonté d'apprendre, aussi bien chez les prisonniers que chez les hommes de garde d'ailleurs ! La géographie, le français, l'anglais et les mathématiques sont les disciplines les plus demandées. Je reprends dès décembre mon travail de formateur. Mes élèves seront de jeunes gendarmes, des paras commandos, des prisonniers, tous très désireux de s'instruire…

1980: explosion de grenades au Palais du Peuple

Les arrivées sont très régulières au Camp; il ne se passe pas quinze jours sans qu'une personne ou un groupe de personnes ne soient jetées dans l'une des 76 cellules du Bloc, les derniers venus étant toujours enfermés d'abord dans le pavillon des condamnés à mort (cellules 47 à 62).
Les libérations, par contre, sont beaucoup plus rares. En gros, elles ont lieu surtout à l'occasion des fêtes du Parti-Etat, c'est-à-dire le 14 mai et le 22 novembre de chaque année.
Je tiens un petit journal intime où je note l'essentiel de ce qui m'arrive et de ce qui se passe au Bloc: arrivées, départs, morts, grands malades, événements principaux, nombre de prisonniers et leur répartition géographique, sociale, culturelle, professionnelle, etc. Mais le chef de poste a ordre de traquer tous ceux qui établissent des documents sur la vie pénitentiaire. Très régulièrement, il effectue des fouilles à l'improviste. Des fouilles radicales et intempestives. A 6 heures du matin, les geôliers ouvrent la cellule, fouillent le prisonnier, le coincent à l'angle, vident la cellule de tout son contenu et examinent chaque objet. S'ils trouvent de l'argent et un quelconque écrit, ils mettent le détenu « en diète » pour un ou plusieurs jours.
A cause de cette pratique, je suis toujours à la recherche d'une cachette, mais il m'est impossible de conserver des notes pendant plus d'un an.
Dans cette ambiance arrive le 14 mai, jour anniversaire de la création du PDG, jour de fête nationale. Des défilés et manifestations très colorés sont organisés dans tout le pays, principalement à Conakry.
Grand-maître de la propagande politique, Sékou Touré; utilise à merveille les techniques de communication de masse et de mouvements d'ensemble au Stade du 28 Septembre.
Le soir, à 21 heures, beaucoup d'invités étrangers et tout le corps diplomatique assistent à la soirée artistique au Palais du Peuple. Chants et danses bien rythmés font oublier la lourdeur et la monotonie des discours du Président.!!
Soudain, deux grenades tombent devant la scène, entre les acteurs et la première rangée de spectateurs; elles roulent, puis éclatent, explosent. C'est le branle-bas, le sauve-qui-peut dans le Palais!
Le Président, indemne, réussit à sortir sur l'esplanade du Palais.
Il regarde les gens fuir, sans savoir lui-même ce qui lui arrive. Quelques minutes plus tard, un groupe de miliciens vient à son secours, le fait embarquer dans une jeep et le ramène à la Présidence.
Deux personnes auraient succombé, mais celui qui était visé reste sauf.
Le lendemain, Sékou Touré clamera à la radio:
— C'est Dieu qui sauve la Révolution!
L'enceinte du Camp Boiro est l'endroit où l'on mesure avec une grande précision les événements qui secouent la Guinée. Dès le 15 mai, de nombreuses arrestations ont déjà surchargé les cellules du Bloc. Le lendemain, tout l'Etat-Major de la Milice Nationale ainsi que de nombreux miliciens, des militaires, des gendarmes, des civils, se retrouvent en prison.
Parmi les miliciens arrêtés figure Samba Diouma, alias « L'Homme », celui qui m'avait fait arrêter à Diandian! Un matin que je distribue le quinquéliba, je me retrouve nez à nez avec Samba Diouma ! Je le fixe quelques secondes; son physique est très facile à reconnaître. Il me fixe aussi comme s'il m'a bien reconnu.
Je lui donne du quinquéliba, et je continue mon chemin en me disant que tous les chemins mènent au Camp Boiro.
Est là aussi le milicien qui nous avait pris dans la jeep, le matin du 21 août. C'était un sous-lieutenant, membre de l'état-major de la Milice.

Samba Diouma cherchera son frère Moussa et ne le trouvera pas, et pour cause. Libéré un mois plus tard, il écrira à la commission que « Mahmoud Bah et El hadj Gâdirou ont cherché à le liquider ». La Commission ordonne à Fadama de faire une enquête et de nous interroger. Mais Fadama utilise beaucoup mes services pour rédiger son courrier personnel, et El Hadj Gâdirou est devenu son marabout traitant. Je n'ai donc aucune difficulté, lorsque Fadama me convoque, à lui expliquer qu'il faut classer l'affaire car Samba Diouma, voyant que son frère est mort, veut nous faire liquider nous aussi. « L'Homme » propose mais Dieu dispose…
Des centaines de gens ont été arrêtés. Certains, comme Alexis Koundouno, reviennent ici pour la deuxième ou troisième fois. D'autres, comme Aziz Hamidou Barry, sont arrêtés à l'aéroport.

En juin, un de mes « informateurs » me signale l'arrivée au Bloc de Nassirou Diallo, un économiste-statisticien, Directeur du Plan au ministère du Plan. L'inquiétude me gagne : Nassirou est mon cousin, et « ils »vont chercher à nous associer dans leurs dossiers et dans leur dessein criminel. Mais surtout, Nassirou est un cadre dont la compétence et le sérieux sont connus de tous les fonctionnaires de Conakry. Pour cette raison, Sékou Touré; et son frère Ismaël pourraient le liquider. Je prie toute la nuit pour que la vie de Nassirou soit sauve.
Je suis conduit devant la commission trois jours après l'arrestation de Nassirou. Les questions pleuvent à nouveau, mais mes réponses sont brèves et nettes devant Siaka:
— Je n'ai aucun lien avec Nassirou. On ne s'est pas vus depuis 1960, donc depuis vingt ans, quand il est allé en URSS pour étudier, et moi en France pour les mêmes raisons. Je ne peux rien vous dire sur ses activités ou ses relations.
Siaka me montre un rapport rédigé par Nassirou, puis me fait ramener dans ma cellule en me donnant l'impression qu'il va classer cette « affaire ». Nassirou sera libéré un mois après son arrestation.
Deux semaines après l'explosion des grenades, je suis conduit devant Siaka.
— Tes amis ont fait ce que tu voulais faire. Ils ont lancé des grenades au Palais. Il y a des morts, mais le Président est indemne.
— Je n'ai pas d'amis dans ce sens, mon Commandant. Je suis contre la violence ! Je suis coupé de tout depuis un an et, du fond de ma cellule, je ne peux influer sur aucun événement!
— N'empêche que le Président te soupçonne d'y être pour quelque chose ! Alors, envoie-lui un rapport pour dénoncer ceux qui, selon toi, ont pu commettre cet acte.
Le commandant Siaka me donne un stylo et du papier. Il est en compagnie de Guy Guichard, un des chefs de la Sûreté. Je rejoins ma cellule. Je creuse ma cervelle et, de nouveau, j'imagine un attentat fictif, ourdi à Paris-Dakar-Abidjan avec mille complicités…

Le Bloc est surchargé de prisonniers, mais les dernières arrestations n'ont pas conduit à des liquidations, comme en août 1979. Parce que Sékou Touré est de plus en plus harcelé par l'opinion mondiale, en particulier par les milieux occidentaux favorables aux Droits de l'Homme : Amnesty International, Ligue des Droits de l'Homme, etc.
Je me fais beaucoup d'amis parmi les quelque trois cents prisonniers qui peuplent le Bloc à cette date-là.
Kalala, de son vrai nom Mohamed Diaby, est mon meilleur élève et ami. Analphabète en français mais lettré en arabe, il me demande de lui faire un cours complet de géographie politique. Il prendra beaucoup de notes. Au bout d'un mois, il connaît l'ensemble des Etats d'Afrique, d'Asie, d'Amérique, d'Europe et d'Océanie avec leurs capitales respectives et leur régime politique.
Kalala me trouve de l'argent qu'il gagne par des combines très « spéciales ». Il me proposera plusieurs fois de m'évader avec lui. Nous pouvions nous évader, mais ma mère, mes frères, soeurs et autres parents se trouvant en Guinde auraient pris ma place dans les cellules du Bloc. Dans le système carcéral du PDG, un prisonnier équivaut à une ou plusieurs familles prisonnières.

Octobre-novembre 1980: Sékou Touré libère un groupe d'anciens prisonniers dont ceux de 1970-71, ceux de 1976 et une partie de ceux de 1977:

Cette libération apporte une réelle détente dans l'atmosphère politique du pays.

1981 : à chaque jour son lot

Un homme que les geôliers présentent comme un fou vient d'être jeté dans une cellule. Cet homme parle beaucoup, mais son langage est très cohérent. Il s'appelle Konatè et nous le surnommons « Vieux Konaté ». Il connaît dans les petits détails la famille de Sékou Touré: frères, soeurs, tantes, cousins, alliés, etc. Il attend que le maximum de prisonniers et d'hommes de garde soient rassemblés pour démarrer son discours, avec, chaque jour, un thème précis.
— Je vais vous dire comment Sékou Touré a partagé la Guinée entre les membres de sa famille, commence-t-il.
Et il cite tous les postes politiques, administratifs, militaires, diplomatiques, tenus par le clan. Si un homme de garde s'avise de le faire taire, il se fâche et lui crie:
— Tu n'as pas honte, soldat de paille et de lâcheté? On ne vous voit, vous autres, que quand il s'agit de frapper des innocents!
Les hommes de Samory et de El hadj Omar Tall étaient autrement plus valeureux que toi. Va te cacher plutôt!
Et tout le monde de rigoler, et il peut finir son discours!
Un autre jour, on amène au Bloc un jeune gendarme, Lamine Touré;, surnommé « Wantankémé ». C'est un drogué qui a tiré une balle par mégarde dans l'enceinte de la Présidence. Il tentera par trois fois de s'évader: fait exceptionnel au Bloc. Mais il est trop marqué par la drogue pour réussir, trop faible physiquement et mentalement. Il est roué de coups après chaque tentative, ce qui finit par l'emporter dans l'Au-delà.

C'est l'arrestation d'un lycéen, le jeune Charles Camara, qui amènera le plus de monde au Bloc cette année-là.
La Sûreté guinéenne était à la recherche des auteurs de l'attentat à la grenade commis le 14 mai 1980. Un jeune homme est arrêté dans la région de N'zérékoré. Conduit au Camp Boiro et soumis à la torture, le jeune Charles passera aux aveux, et dénoncera directement et indirectement une centaine de personnes. Toute une famille: père, mère, frères, soeurs, cousins, neveux…, se retrouvera au Bloc, ainsi que de nombreux commerçants transporteurs (tous Peuls) et des fonctionnaires. Parmi eux, un patriarche de 76 ans, El Hadj Alsainy, et sa femme, aveugle.

Novembre 1981: un jeune homme vient d'être jeté dans une cellule. J'apprends que c'est un étudiant venant d'Abidjan, qu'il est originaire de Pita et s'appelle Mouctar Bah.
Mouctar est atteint d'une fâcheuse maladie: la « présidentialite ». Il se voit futur Président de la Guinée, et n'arrive pas à ôter cela de sa tête: il en parle haut et partout. Sa mère a eu beau essayer de le faire taire, Mouctar se présente comme le futur Président guinéen! La police politique met très vite la main sur lui. On lui demande quelle sera son équipe ministérielle: il cite tous ses camarades d'âge de Pita, lesquels seront tous arrêtés! On lui demande qui est son ministre de la Défense: il cite le capitaine Bah Sidy, le médecin de l'armée guinéenne. Et Bah Sidy est incarcéré! Tout ce monde sera affreusement torturé.
Dix jours après son arrestation, le capitaine Bah Sidy, sous l'effet de la torture, gît, mourant, dans un coin de cellule. Il reste à l'agonie pendant cinq jours, puis reprend conscience et connaissance. La plupart des militaires lui manifestent discrètement une vive sympathie, ce qui l'aide à remonter la pente. Il sera libéré après près d'un an de détention.

L'année 1981 au Bloc vit aussi le départ (affectation) de Fadama Condé, chef de poste en service au Camp Boiro depuis 1965. Fadama, en obéissant aux ordres mais aussi en y mettant son propre zèle, avait pratiqué toutes les formes de torture et de liquidation physique. Il était devenu une véritable machine à broyer, à détruire l'homme. Avec mon camarade de détention, Almamy Fodé Sylla, j'avais vainement essayé de lui apprendre quelques versets du Coran pour qu'il fasse ses prières. Nous n'y réussîmes pas, car seul le démon de la destruction habitait Fadama ! Il quittera le Bloc comme les bourreaux nazis ont quitté les camps de concentration. Il mourra dans son village, près de Kouroussa, sans qu'il soit question de le juger (après la chute du régime PDG).
L'année 1981 restera une armée des plus mémorables pour les prisonniers du Camp Boiro. Au mois de décembre, ils reçoivent le plus beau cadeau qu'en pareille situation on peut souhaiter: la visite des défenseurs des Droits de l'Homme…

La visite d'Amnesty International

Après plusieurs tentatives, Amnesty International a réussi à obtenir du président guinéen l'autorisation de visiter la prison et de parler avec les prisonniers.
En préparation de cette visite, les prisonniers reçoivent pour la première fois un pantalon et une chemise, et pour certains une paire de chaussures. L'équipement des cellules est amélioré par l'apport de lits, de matelas et de draps!

Un matin, le 23 décembre 1981, les prisonniers voient arriver Siaka en compagnie de deux Européens, les envoyés d'Amnesty à Conakry. Ces visiteurs exceptionnels vont visiter toute la prison, observer les prisonniers assis sous la véranda.
Seuls quelque dix détenus seront conduits au bureau central pour s'entretenir avec les envoyés d'Amnesty; j'ai été l'un de ceux-là. Les agents du Comité révolutionnaire tenteront bien évidemment de nous intimider avant les entretiens:
— Dites aux visiteurs que vous mangez bien (riz, viande, fruits, salade); que vous recevez de la visite; que vous pouvez écouter la radio et lire les journaux. Sinon, gare à vous après leur départ.
Les entretiens ont lieu à huis clos. Les envoyés d'Amnesty, seuls avec le détenu dans la grande salle d'interrogatoires, peuvent poser toutes sortes de questions sans témoins gênants, mais les prisonniers, dans cette atmosphère et dans ce lieu, se méfient des murs qui peuvent écouter et ils parleront peu.
Quand je suis introduit dans la salle, je me demande encore qui sont ces deux messieurs, et quelle organisation ou nation ils représentent. Au Camp Boiro, le prisonnier ne doit savoir que ce qui lui tombe sur la tête, si sa tête a le temps d'encaisser.
Je suis invité à m'asseoir. Tout de suite, un des visiteurs me tend une carte de visite: Richard Elsner, Amnesty International. Voilà. Je suis fixé et je me sens à l'aise, rassuré. Un sourire heureux éclaire mon visage.
— Etiez-vous prévenus de notre arrivée? demande Richard.
— Non, pas exactement. Mais quand on nous a distribué une tenue et des chaussures, je me suis dit qu'un événement va se produire. Ici, on ne prévient jamais.
— J'ai rencontré votre femme! me dit Richard.
— Merci d'avoir réussi une telle démarche. a me ressuscite.
L'entretien dure un bon quart d'heure, quelque vingt minutes? Le seul fait que des hommes de bien puissent voir cette prison et ces prisonniers, est pour nous une grande victoire des forces de la Liberté contre les forces de la torture et de la liquidation.

Après le départ des envoyés d'Amnesty, le chef de poste reçoit l'ordre de faire retirer les matelas apportés trois jours plus tôt. Ce qui sera fait.

1982: un prisonnier de 117 ans !

Le 26 mars, en début d'après-midi, on fait rentrer tous les prisonniers et on boucle toutes les cellules, comme chaque fois qu'il y a une nouvelle arrivée de prisonniers. Je me poste à mon observatoire (la lucarne de la cellule 26) et je regarde.
Ils ont amené un vieil homme et une vieille femme. Le vieil homme ne parle pas; il semble résigné et fatigué. Mais la femme se révolte dès que les geôliers essayent de l'entraîner dans la cellule. Elle entre dans une colère sauvage, se débat vivement en engueulant les geôliers. Pendant une heure, le chef de poste cherche une solution pour pouvoir enfermer sa nouvelle pensionnaire. A bout de souffle et de forces, la femme intègre la cellule après avoir reçu l'assurance que ni elle, ni son compagnon ne seront hermétiquement bouclés. Elle n'a cessé de répéter qu'il ne faut pas toucher au vieil homme, et qu'elle est là pour le protéger.
Les jours passent et je réussis à aborder le vieil homme. Il me déclare avoir… 117 ans! Oui: cent dix-sept ans! Il s'appelle Mamadou Foula Cissé, originaire de la région de Dabola. Il parle couramment peul, malinké et soussou, mais pas le français. Il a été arrêté pour avoir, au cours d'une cérémonie de quartier, prié Dieu de réduire les misères des populations.
Le Camp Boiro venait d'« accueillir » l'un des plus vieux Guinéens, peut-être le plus vieux! La Guinée venait de créer le plus vieux prisonnier du monde!
J'ai pu m'entretenir régulièrement avec notre vénérable patriarche. Il avait fait ses études coraniques dans la région de Labé, à Koula Mawnde. Il me cite plusieurs grands Karamokos (chefs spirituels et religieux de l'époque), entre autres mon grand-père paternel, Thierno Aliou Bhouba Ndiyan. Après ses études, il s'est consacré au commerce entre le Fouta et la côte.
La femme, M'ma Fanta, s'occupe très bien du vieux. Elle a environ 75 ans et est encore très solide.
Le vieux Cissé restera en détention avec M'ma Fanta pendant six mois. C'est en septembre qu'ils seront libérés, très éprouvés, mais toujours très dignes!
Quelques jours avant leur libération, nous avons appris la mort de Saïfoulaye Diallo. Les marabouts-prisonniers annoncent que la mort de Sékou Touré est pour bientôt, car, selon eux, Saïfoulaye et Sékou Touré; ont la même ligne de vie…

1983: la terre tremble en Guinée

Décembre 1983: un tremblement de terre se déclenche à Koumbia, au nord du pays, entre la ville de Gaoual et la frontière avec la Guinée-Bissau. Le séisme se propage dans tout l'ouest et le sud-ouest du pays, jusqu'à la mer.
Vers deux heures du matin, je suis réveillé par la secousse. Je me lève. Toute la cellule vibre. J'essaye de gagner la porte, mais une sorte de tangage m'empêche d'avancer. Au moment où j'arrive à la porte, la secousse s'arrête. Elle a duré quelque quinze à vingt secondes.
Je gagne la cour et, avec les hommes de garde, on se lance dans les commentaires. Dans la journée, nous recevons des informations sur l'étendue de ce tremblement de terre. La surprise est grande, car la croûte et le grand sous-sol guinéens ne sont pas connus comme particulièrement instables.
Il n'y a pas eu de morts, mais beaucoup de blessés. Les dégâts matériels sont importants à Koumbia. Là, la montagne qui dominait la ville s'est affaissée. Les maisons sont détruites, des milliers de personnes sont sinistrées. Pour certains Guinéens, c'est le comble de la misère, mais les optimistes et les diseurs de bonne parole annoncent une ère nouvelle…
Les secours ne tardent pas à venir du monde entier, dès l'annonce des faits par la radio guinéenne. Le gouvernement reçoit du matériel d'hébergement, des couvertures, habits, médicaments, de la nourriture et d'importantes sommes d'argent. Tous ces dons destinés aux sinistrés seront confisqués par les agents du Parti-Etat. Pratiquement rien n'arrivera à Koumbia, où les victimes du séisme seront abandonnées à leur sort malgré l'importante aide internationale.

1984: et Dieu arrêta le massacre

En ce début d'année, un vent d'exaspération souffle sur la Guinée; ce qui met le régime sur les nerfs.
Janvier-février: la région de Forécariah-Benty est sujette à un véritable soulèvement de la population. L'année est envoyée sur place. Les affrontements sont sanglants, beaucoup de gens sont arrêtés et le Camp Boiro reçoit de nouveaux pensionnaires, dont plusieurs sont blessés et n'ont reçu aucun soin.
La frontière Guinée-Sénégal est bouclée, en violation de l'accord signé en 1978 à Monrovia avec Senghor et Houphouët-Boigny, accord établissant la libre circulation des personnes et des biens entre la Guinée et le Sénégal. Des milliers de Guinéens et de Sénégalais se retrouvent bloqués de part et d'autre du postefrontière pendant plus d'une semaine. L'eau et les vivres manquent, ce qui entraîne la mort de plusieurs personnes: hommes, femmes, enfants. La police et la gendarmerie arrêtent beaucoup de Guinéens venant du Sénégal, et les conduisent au Camp Boiro.
Mars: une altercation entre un policier et un jeune homme en défaut de pièce d'identité aboutit à une bagarre. L'assistance s'en mêle, et cela devient une véritable émeute. Plusieurs personnes sont arrêtées et cinq d'entre elles sont condamnées à mort par un tribunal « spécial ». Nous sommes à Mamoun, ville située à 300 kilomètres de Conakry, au centre du pays. Les cinq condamnations soulèvent une réprobation générale. L'un des condamnés est un riche commerçant; il fait envoyer trois millions de silys (la monnaie guinéenne de l'époque) à Amara Touré;, frère du Président, en lui demandant d'intervenir pour que Sékou Touré gracie les condamnés. Seul le commerçant est gracié, les autres sont de conditions trop modestes: l'un d'eux est muezzin, un autre infirme.
Devant l'évidence de leur innocence, des interventions viennent de partout à travers le pays pour demander au Président de leur laisser la vie sauve. Rien n'y fait. Sékou Touré ordonne que les condamnés soient exécutés.
Sur le terrain de football de Mamoun, on dresse un poteau d'exécution. Le chef du peloton demande aux condamnés leurs dernières volontés.
— Laissez-nous prier! disent-ils.
Et on les laisse prier. Puis ordre est donné de faire feu. Les Mamounais tombent morts : le dernier supplice !

C'était le mercredi 21 mars 1984

Le lendemain, le Président Sékou Touré est victime d'une attaque… cardio-vasculaire. La crise s'aggrave le vendredi et le samedi. Le dimanche 25 mars, le Président est transporté au Etats-Unis d'Amérique, à l'hôpital de Cleveland.
Le 26 mars, cinq jours après avoir fait exécuter d'humbles innocents, Sékou Touré; mourait sur une table d'opération, loin de la Guinée.
Allâhou Akbar!

On le disait malade, on le disait déréglé, mais Sékou Touré était, jusqu'au 22 mars 1984, en possession de toutes ses facultés et au centre de toutes les activités en Guinée. Il « travaillait » quinze heures par jour, quelquefois dix-huit. Quel travail ? Des discours! Il en faisait tout le temps. Quand il parlait, on sentait son coeur en ébullition et ses nerfs à vif.
Fatigué par trente années d'agitation politique et de ravages, le coeur de Syli-l'Eléphant a lâché prise ce jeudi soir, comme une mangue pourrie lâche la branche. Les sorciers, les marabouts, les techniques de pointe de la haute chirurgie cardiaque, rien n'y a pu.
Sékou Touré est parti mais la Guinée reste.

27 mars — 3 avril 1984:
Les derniers jours du Camp Boiro

Ce mardi 27 mars, au matin, je donne un cours de français dans la cellule 10, occupée par Oumar Bah Agro, chef de la « corvée jardin », et Mamadou Kolon, un homme d'affaires qui séjourne dans cette prison pour la deuxième fois
Arrive le « Vieux Boucher », ou plus exactement Mawɗo Buuse, un de nos compagnons les plus pittoresques. Il a une forte corpulence, il est très jovial, plein d'humour et excelle dans les combines, le troc, le trafic, les arrangements avec tout le monde, prisonniers comme hommes de garde. C'est donc le prisonnier le mieux renseigné du Bloc.
Mawɗo Buuse s'assied à côté de moi, après un discret Salam Aleykoum. Nous échangeons un bref bonjour et je continue mon travail. Quelques instants après, il me touche l'épaule, s'approche de mon oreille et me murmure très distinctement :
Lanɗo on maayi (Le chef est mort) !
Et il disparaît. J'encaisse et avale sa déclaration, mais sans aucune assurance, étant donné toutes les rumeurs qui circulent en prison. Ayant fini mon travail, je prends le risque de communiquer l'information à mes amis Oumar et Kolon.
Méfie-toi ! a pourrait être un guet-apens ! murmure Oumar. Ouvrons les oreilles et fermons la bouche! On verra bien, la vérité finira par briller comme le soleil ! ajoute Kolon.
Je rejoins ma cellule. J'étale ma moustiquaire de fortune autour de mon lit et je m'étends un quart d'heure ; puis je descends au jardin pour y prendre une douche.
Vers midi, le sergent Kéïta entre dans ma cellule. Depuis cinq ans que je croupis dans ces lieux, ce jeune militaire me manifeste beaucoup d'estime et de sympathie. Je lui ai appris quelques rudiments d'anglais et de calcul arithmétique; j'apprécie son dynamisme, son ouverture d'esprit et de coeur.
— Bonjour Doyen! me dit-il.
Je suis le plus ancien prisonnier du Camp Boiro à cette date-là, et pour cela, beaucoup de gens m'appellent « Doyen ».
— Bonjour Sergent, comment va ta famille ?
— Très bien, Monsieur Bah !
— Et les affaires en ville, ça marche ?
— Oui, ça marche très bien !

Nous parlons de chose et d'autre. Puis, prenant un livre reproduisant les discours du Président, (les seules lectures auxquelles j'ai droit), je lis une phrase que Sékou Touré aimait souvent répéter « Si la vie de l'homme va de 0 à 100, la vie de la nation va de 0 à l'infini ».
— Comment tu comprends cette phrase, Sergent?
— C'est très simple, Doyen. Les hommes meurent, le pays reste. Dieu seul est éternel.
— Eh oui!
Quelques secondes de silence. Le sergent s'apprête à partir, il me souffle alors que la radio a annoncé ce matin la mort du Président Sékou Touré…
Je prends un gros savon que j'ai en réserve; je l'enveloppe dans du papier et le tends au sergent Kéïta:
— Donne ça à ta femme! lui dis-je.
— Merci bien, Doyen!
Et il s'en va.

La prison ne désemplit pas. Le flot d'arrivées est ininterrompu. Il y a en moyenne trois détenus par cellule, ce qui donne quelque 230 prisonniers. Si on y ajoute ceux du poste X, à l'entrée du Camp, et ceux de la « Tête de Mort », on compte environ 260 prisonniers politiques à cette date.
Le « groupe du jeune Charles Camara » est le plus nombreux. Toute une famille: Mouctar Barry et parents, Hadja Bhiroowo et parents; des commerçants, des fonctionnaires, des étudiants. Ils ont été arrêtés en 1980 et 1981.
Il y a le « groupe Mouctar Bah »: ce sont des jeunes originaires de Pita.
Il y a le groupe des « Libyens », de jeunes paramilitaires qui, à leur retour de Libye où ils étaient en formation, auraient revendiqué je ne sais quoi.
Il y a Kabassan Kéita, ancien ministre de Sékou Touré, et tous ceux qui ont été arrêtés dans son sillage en 1982.
Et tous les autres, récemment arrivés au Bloc.

Ici, nous n'avons pas le droit de savoir, ni celui d'échanger des mots autrement qu'en cachette. Aussi est-ce le mutisme total! Chacun vaque à ses affaires et espère. Après les corvées, nous pouvons nous laver, jouer au cartes, au damier, aux échecs.
Ce sont les prisonniers qui préparent leurs repas. Le Bloc dispose de deux grosses cuisinières militaires à gas-oil fournies à l'armée guinéenne par la République Démocratique Allemande. Nous préparons un repas par jour du riz arrosé d'une pseudo sauce au poisson…

Ce soir du 27 mars, je me couche après une longue prière. Depuis 1982, tenant compte de tout ce qui s'est passé au Camp et autour de mon arrestation, j'ai la conviction que Sékou Touré ne va pas me libérer de lui-même, que seuls les événements pourront me donner une chance de sortir vivant et libre du Bloc.
Je suis sûr à présent qu'il est mort; je ne suis plus entre ses mains. Mais que va-t-il se passer maintenant?

Le 28 mars, la journée démarre avec la même routine.
Vers 10 heures, Mamadouba Camara, alias « M.C. », arrive au Bloc. C'est le nouveau secrétaire du Comité Révolutionnaire.
Chacun s'asseoit devant sa cellule, et M.C. effectue sa ronde des prisonniers. C'est ainsi qu'il affirme son autorité deux ou trois fois par semaine.
Après cette tournée classique, M.C. fait enfermer tous les détenus dans leurs cellules, et réunit les hommes de garde dans la salle d'admission. De ma lucarne, j'essaye de suivre la réunion. M.C. donne des consignes. Des consignes de rigueur et de « serrez la vis », sans nul doute.

Le 29 mars, mon informateur m'apprend que le Président sera enterré le lendemain 30 mars, et que les délégations étrangères arrivent à Conakry.
Le 30 mars en effet, dès 7 heures, nous pouvons observer les avions qui atterrissent. L'aéroport connaît ce matin-là une animation inhabituelle. Je m'amuse à compter le nombre d'avions que je peux voir. D'habitude, Conakry reçoit un ou deux avions par jour à cette époque.

J'ai pu apprendre que les funérailles commenceront au Stade du 28 Septembre, pour se terminer à la Grande Mosquée de Camayenne, récemment construite.
Après la prière de 13h 30, nous entendons un coup de canon, puis deux, trois… La Grande Mosquée se trouve à 500 mètres du Camp Boiro. Les coups de canon sont espacés d'environ 30 secondes. Je me suis mis à compter instinctivement, mais pas au début. J'en suis arrivé à 30 coups de canon, mais je n'ai pas compté exactement.

Sékou Touré est officiellement mort et enterré. Mais les prisonniers du Camp n'ont pas le droit de le savoir, même si cela crève nos yeux, et surtout nos oreilles qui ont encaissé le bruit du canon.

Vers 17 heures, dans le jardin, deux prisonniers perdent leur contrôle et se mettent à commenter de vive voix la mort du Président. Ils sont entendus par un homme de garde qui les conduit devant le chef de poste. Lequel interroge:
— Qui vous a appris ce que vous racontez là?
— On l'a appris comme ça!
— Vous vous foutez de moi? Je vais vous faire ligoter et vous metttre « en diète »!
Et le chef de poste ordonne de boucler tout le monde. Ce qui est vite fait. Il reprend son interrogatoire.
— Qui vous a appris ça?
— Je l'ai appris par le camarade Ali!
— Sergent, fais venir Ali! dit le chef de poste.
— Ali, qui vous a raconté ce que vous avez raconté?
— C'est Bouba, mon adjudant!
— Sergent, fais venir Bouba!
— Bouba, qui vous a appris ce que vous avez raconté?
— Mais mon adjudant, vous le savez bien! C'est un de vos hommes de garde! Je ne veux pas le dénoncer, je l'ai entendu sans le vouloir car je passais à côté.
— Qui a raconté ça? hurle le chef de poste.
— C'est le sergent Mamady, mon adjudant!

Et le chef de poste fait boucler tout ce monde, le sergent Mamady y compris.

Le lendemain 31 mars, la même atmosphère de tristesse et de morosité plane encore dans le Bloc. Et chacun se demande à quelle sauce on va être mangé maintenant.

Le 1er avril, mon informateur me signale que le successeur de Sékou Touré n'est toujours pas officiellement désigné, qu'il y a de sérieuses dissensions et de violentes discussions au sein du Bureau Politique National. Le Roi est mort. Son premier ministre est incapable de s'imposer devant les princes comme Ismael Touré;. Qui va trancher?
Le mardi 3 avril à 7 heures, c'est la relève. L'adjudant Yattara, chef de poste-adjoint, entre dans la première cour en disant, comme à son habitude:
— Bonjour les survivants! Y'a pas de morts aujourd'hui?
Sa façon à lui d'annoncer son arrivée, avec un sourire plutôt bienveillant. Et passant devant ma cellule:
— Comment va le doyen? demande-t-il.
— Très bien! Et votre famille, Adjudant-Chef?
— Elle va très bien!
— Et vos affaires, comment marchent-elles?
— Elles marchent très, très, très bien, Dieu merci!

Il prononce ces « très » avec une telle profondeur, un tel enthousiasme, que son visage s'en trouve épanoui. Peut-être les choses sont-elles en train de bien évoluer, me dis-je.
A 9 heures ce mardi 3 avril, nous sommes à la cuisine, nous commençons l'épluchage du manioc et l'écaillage du poisson, quand soudain, nous entendons des voix à l'entrée du Camp, du côté du poste X, des voix d'hommes qui scandent:
Le peuple Guinéen est libre!
Deux ou trois minutes après, ces hommes sont à l'entrée du Bloc, devant le portail de la prison, et martèlent plus fort leur refrain:
— Le peuple Guinéen est libre!
Un cliquetis, et le lourd et sinistre portail s'ouvre. C'est un groupe de jeunes militaires. A leur tête, l'adjudant-chef Gbagbo, beau, fier et triomphant dans sa tenue de para-commando. Bagho brandit son pistolet-mitrailleur PMAK. Il envoie une rafale en l'air. Puis, s'adressant aux prisonniers:
— Vous êtes libres! Vous êtes tous libres! Dans une heure, vous sortirez tous d'ici! Préparez-vous!
Nous nous sommes tous levés. Je m'avance vers Bagho, je lui tends la main. Voyant que sa déclaration me laisse plutôt sceptique et rêveur, il me secoue les épaules. Il sort son petit pistolet individuel et me dit:
Tu es libre, Bah! C'est vrai! Tiens ça! Tire un bon coup en l'air.
Je prends le pistolet et je tire en l'air. Le Coup de la Liberté, pour tous les prisonniers.
J'embrasse l'adjudant Bagho en lui rendant le pistolet.
Et chaque prisonnier de lever les bras et de crier
Allâhou Akbar! Alhamdou lillâhi rabbil âlamine!
Et tout le monde de saluer les soldats, de les soulever, de les remercier. Plusieurs prisonniers se donnent quelques minutes de prière, sous la direction de Thierno Ibrahima Ditinn, notre imam du moment.
Puis chacun s'affaire. Pour éliminer de sa carcasse cette odeur caractéristique du Camp de la mort et de l'isolement, pour se faire un visage moins hirsute, moins cadavérique, pour porter le haillon le plus décent qu'il a dans sa cellule, pour prendre l'objet qu'il considère comme son souvenir le plus précieux.
Hadja Bhiroowo, la seule femme qui est détenue au Bloc à cette époque, emballe toute la pacotille qui traînait dans sa cellule: boîtes de conserves servant de vaisselle, petits escabeaux de fortune, pagnes et vieilles camisoles cent fois rapiécées. Tout cela forme un volumineux fardeau qu'elle s'apprête à mettre sur sa tête.
A 10 heures ce 3 avril, une dizaine de véhicules s'arrêtent devant le Bloc. Le chef de poste, le lieutenant de gendarmerie Kaba, homme très pieux, très calme, donne l'ordre d'embarquer.

3 avril 1984: libres!

Les infirmes, les paralysés et les vieux ainsi que les malades, sont embarqués les premiers. Les plus gravement malades, tel ce jeune Ivoirien dont le bras est affreusement rongé par la vermine, sont conduits à l'hôpital.
Ayant franchi le portail, les nouveaux et derniers rescapés du Camp Boiro se retrouvent devant la cour de l'école du Camp, au milieu des petits écoliers et de leurs parents…
Pendant vingt-cinq ans, les propagandistes et agents spéciaux du régime ont raconté à des générations d'enfants que, derrière ces murs hérissés de tessons de bouteilles, se trouvent des « ennemis du peuple », « des agents de la cinquième colonne », « des mercenaires … ». Et voilà que ces jeunes et leurs parents viennent prendre la main de ceux qui reviennent d'un autre monde. On se congratule, on remercie le Créateur, on hume l'air comme s'il s'était soudain purifié à cent pour cent.
Tout le monde ayant embarqué, les véhicules sortent du Camp en liesse et tournent à gauche. Un soldat annonce:
— Direction Camp Alpha Yaya!
Ainsi sortent les quelque 260 détenus qui croupissaient dans la plus sinistre et la plus meurtrière des prisons politiques.
Les véhicules roulent dans des rues désertes. Un soldat nous explique qu'un couvre-feu est en vigueur dans tout le pays. La radio a annoncé la prise du pouvoir par l'Armée ce mardi 3 avril aux première heures du jour.
à et là, à l'entrée des habitations, des jeunes sont attroupés et crient:
— Vive l'Armée! Vive la Liberté!
Le convoi traverse les carrefours de Donka (Stade du 28 Septembre) et de Madina (marché). Des chars occupent ces carrefours et seuls les véhicules militaires peuvent circuler. De Madina à l'aéroport, le convoi roule à vive allure. Partout, en retrait de la route, des hommes et des femmes scandent:
— Vive l'Armée! Vive la Liberté!
Après une demi-heure de route, le convoi arrive au camp Alpha Yaya, situé sur une colline qui domine l'aéroport de Conakry. Le camp est très vaste. Beaucoup de militaires y vivent avec leurs familles.

Les véhicules s'arrêtent dans la cour d'un grand bâtiment à étages: tout le monde descend. Les soldats font signe d'entrer dans le hall du bâtiment. Chacun des rescapés observe ces lieux avec l'oeil de celui qui sort de l'enfer et qui aperçoit le paradis.
Quelques minutes plus tard, des hommes d'âge mûr, en tenue militaire, descendent lentement l'escalier et s'arrêtent à quelques marches du sol, juste pour dominer un peu la foule des nouveaux venus. Devant eux, un homme au visage calme et serein, au regard doux et réfléchi, une cigarette entre les doigts. Cet homme regarde ces hommes, cligne des yeux plusieurs fois, soupire ostensiblement et dit d'une voix très calme:
— La première décision du Comité Militaire de Redressement National a été de vous libérer ! Nous avons bien des choses à dire et surtout à faire ! Pour le moment, vous allez rejoindre vos familles en hommes libres. Nous nous reverrons.
Des applaudissements, des cris de joie. Des poignées de mains. Puis tout le monde se retrouve dans la cour du bâtiment. Chacun se demande à présent qui est cet homme qui vient de parler, d'officialiser la libération des prisonniers politiques. Un soldat nous précise:
— C'est le colonel Lansana Conté, président du Comité Militaire de Redressement National. Il a tenu, avec les membres du CMRN, à recevoir les derniers rescapés du Camp Boiro!
Alors, tout le monde s'empresse autour du colonel pour lui serrer la main, ainsi qu'à ses compagnons, pour remercier l'Armée d'avoir mis fin à l'odieux régime du Parti-Etat de Sékou Touré.
Les techniciens de la Radio-Télévision Guinéenne sont là, micros et caméras au poing. Ils filment ces scènes historiques dont les images seront diffusées le soir même à la télévision.
Prenant le microphone, j'exprime brièvement ma joie d'être libre, mes vifs remerciements à l'Armée et à ses chefs, ma profonde satisfaction de voir les Guinéens tourner une page si douloureuse de leur histoire.
La déclaration qui fera le plus sensation est celle d'Amadou Mouctar Baldé. Il retrouvait la liberté après quatre ans de détention:
— Je donne 100 millions et 20 camions au Comité Militaire de Redressement National ! dit Baldé.
Ces paroles ont traduit d'une part, la joie et l'enthousiasme de Baldé, d'autre part, une déficience mentale due aux souffrances physiques et psychologiques qu'il avait endurées: il n'avait ni millions, ni camions!

Jour de fête, jour de liberté retrouvée, ce 3 avril 1984 !

Tous les quartiers de Conakry sont en liesse. Chants, danses, accolades!
Dans l'après-midi, la jeunesse de Conakry commence à détruire les dizaines de portraits de Sékou Touré qui peuplent chaque bâtiment public, ainsi que les pancartes et affiches faisant la propagande du Parti-Etat.
Tous les membres du gouvernement de Sékou Touré ont été arrêtés, de même que les principaux responsables politiques et administratifs dans tout le pays. Ainsi disparaissent de la scène politique guinéenne des hommes et des femmes qui ont semé le vent, une tornade dévastatrice, pendant un quart de siècle, sans se soucier que l'Homme a besoin aussi et surtout de beau temps. Voici leurs noms :

Dans la soirée, le porte-parole du Comité Militaire de Redressement National fait une déclaration radio-télévisée. Il annonce la dissolution du Parti-Etat, la dissolution de tous les organismes d'embrigadement, la suppression des barrages sur les routes… la suspension de la Constitution.

Mardi 3 avril 1984: les Guinéens tournent de nouveau une page de leur Histoire et rangent l'ère du Parti Démocratique de Guinée-Sékou Touré au registre de l'Histoire.

Notes
1. Nous parlerons plus loin de l'opposition politique au PDG.
2. Grain de sable ou Les Combats d'un femme de disparu, par Nadine Barry, Editions du Centurion, 1983, Paris.
3. La Vérité du Ministre, op. cit., p. 177.
4. La Mort de Diallo Telli, par Amadou Diallo, Editions Karthala, Paris, 1983.
5. Voir p. 104.
6. D'autres femmes étaient détenues au poste X.


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