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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

Adolf Marx

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[ Ministres et diplomates ]

Au début de la saison des pluies — la troisième depuis que je suis enfermé ici —, nous constatons que le toit de tole de notre cellule n° 14 ne laisse pas passer l'eau et que le sol reste à peu près sec. Dans certaines cellules, il y a des trous atteignant jusqu'à dix centimètres. L'après-midi, les portes de ces cellules sont ouvertes, et les prisonniers balaient l'eau dans la cour. Ce travail dure presque une heure. Lorsque les gardiens sont bien disposés, ils laissent ensuite les portes ouvertes quelques heures pour que le sol puisse sécher. La nuit, les prisonniers grelottent de froid, emmitouflés dans leurs couvertures moites. Ils essaient de se protéger au moins contre les piqûres de moustiques.

Un matin, les Européens et les Africains de “rang élevé” ont la surprise de recevoir une petite cuillère. Ce cadeau ne me sert à rien maintenant. Dire que j'ai longtemps réclamé une cuillère et qu'on ne me l'a pas accordée lorsque je pouvais m'en servir ! Mais une nouvelle surprise m'attend.
Je suis allongé sur mon lit — ne me doutant de rien — lorsqu'un sous-officier arrive et donne l'ordre de me sortir de la cellule. On me rase et me coiffe, puis on me lave la figure et les mains. Un soldat apporte une chemise en nylon bleu clair, un pantalon gris, une ceinture et une paire de chaussures. Pendant que je m'habille et pense à un retour au monde civilisé, j'aperçois dans la cour l'archevêque Tchidimbo qui a également reçu des vêtements neufs. J'éprouve un sentiment de crainte à la pensée de ce qui m'attend peut-être et je me mets à trembler. Les pensées se pressent dans mon esprit, je n'arrive pas à y voir clair. Une grande faiblesse m'envahit, due sans doute à l'effort inhabituel que je fournis pour m'habiller. Si jamais on me traîne à nouveau devant la Commission et si on me pose encore des questions-pièges, je ne serai sûrement pas capable de m'apercevoir à temps de leur danger. Dans cet état de faiblesse, je suis complètement à la merci de mes tortionnaires et j'ai peur de commettre des erreurs qui pourraient me valoir des conditions de détention encore plus mauvaises.
On me ramène dans la cellule n° 14 et on me dit d'attendre. Toute la journée, j'essaie d'apaiser les craintes qui m'assaillent. Je suis très inquiet et je ne cesse de me demander quel est le sort qui m'attend. Vers le soir, un soldat vient enfin me chercher et m'accompagne à la jeep où un officier m'attend. Il me conseille de penser aux entretiens précédents et de ne pas faire de déclarations irréfléchies :
— Vous n'avez sûrement pas oublié les conséquences que cela, pourrait avoir.
Ces recommandations contribuent évidemment à augmenter mes craintes. La jeep me conduit au bâtiment où se trouve la Commission. On m'amène dans la salle où ont eu lieu tous mes interrogatoires antérieurs. Je me trouve en présence de tout un tas de personnalités :

Je les salue. Le Ministre guinéen des Affaires Etrangères se lève et déclare qu'il désire me présenter à ces messieurs. Je me prépare à leur adresser la parole, mais ceux-ci se contentent de hocher la tête sans mot dire. Alors je leur dis combien je regrette de ne pouvoir leur parler. Puis je repense à ce que m'a dit l'officier avant de venir et je n'ose plus rien dire. Je suis paralysé par la peur et attends que les présentations soient terminées.
Ce cérémonial ne dure que dix minutes, puis on me ramène dans ma cellule.
Je sais à présent que j'ai de nouveau laissé passer une chance. J'aurais dû crier mon innocence et protester contre cet internement injuste qui durait depuis deux ans et demi. J'aurais dû dire que je ne savais toujours pas pourquoi ce sort m'était réservé. J'aurais peut-être dû les secouer, leur dévoiler la vérité sur les hommes dont ils étaient les hotes et qui étaient ceux-là mêmes qui extorquaient des dépositions au moyen de tortures brutales, sans se préoccuper de justice. J'aurais peut-être pu rompre leur silence si je leur avais dit que j'avais encore moins de droits que les criminels qui, eux, savaient au moins pour combien de temps ils étaient enfermés.

Lorsque la jeep arrive au Camp, je ne suis plus capable de marcher. Deux gardes me portent dans ma cellule. Mes compagons veulent savoir ce qui m'est arrivé, et je leur raconte mon entrevue avec toutes ces personnalités. Ils ne disent pas grand-chose mais je vois à leur air que j'ai eu tort de ne pas parler. Est-ce la peur des sanctions qui m'en a empêché ou l'attitude de mes interlocuteurs qui ne semblaient pas vouloir s'entretenir avec moi ? Pourtant une pensée s'impose à mon esprit : je n'aurais certainement pas survécu à une nouvelle privation d'eau et de nourriture. Je sais bien que, cette fois encore, j'ai manqué de courage. Mais, au moins, je suis encore en vie. A quoi cela m'aurait-il servi d'être “courageux” si j'avais dû payer ce courage de ma vie ?

Quelques jours plus tard, j'apprends que l'archevêque Tchidimbo a pu s'entretenir une demi-heure avec les diplomates et que ces derniers ont répondu à ses questions. Toute cette affaire a un très mauvais effet sur mon psychisme. Mes forces diminuent de jour en jour. Mais cela n'empêche pas les gardiens de me sortir tous les jours de la cellule pour m'obliger à faire quelques pas. J'ai les jambes raides et ai beaucoup de mal à les remuer. C'est encore à Pierre que je dois ce supplice, c'est lui qui dit aux gardiens que cette marche me fait beaucoup de bien. D'autres détenus, au contraire, leur conseillent de ne pas m'y obliger, afin de sauvegarder mes dernières forces. Ces tourments incessants et les pressions que mes compagnons exercent sur moi font que je me replie de plus en plus sur moi-même et que je finis par décider de ne plus parler à personne. Je suis dégouté de constater que mon amabilité avec tout le monde me porte préjudice, chose que je n'arrive pas à m'expliquer.

L'événement suivant ne fait que renforcer ma décision. Un matin, deux gardiens entrent dans notre cellule en nous disant bonjour. Je leur rends leur salutation. L'un d'eux me demande comment je vais ; je réponds :
— Ça va, merci, car je sais que cela ne me sert à rien de me plaindre.
Mais j'étais bien loin de m'attendre à la réaction du gardien qui se tourne vers son collègue et lui dit, outré :
— Tu entends cet hypocrite ? Il est couché, nous joue la comédie et avoue maintenant qu'il va bien !
Sur ce, il m'arrache du lit, me traîne dans la cour et me roue de coups de poing et de coups de pied. C'est sans doute ma punition pour mon “impertinence”.
J'ai l'impression d'être un malade récemment opéré qu'on oblige à marcher pour qu'il guérisse plus vite et qu'on punit parce qu'il marche trop lentement. Je suis obligé de supporter ces brutalités pendant des semaines et des mois. Je ne peux m'expliquer ces cruautés qui n'en finissent pas que par la pensée qu'elles procurent un certain divertissement à mes tortionnaires. Je ne me défends pas, je souffre en silence sans émettre une seule plainte.
Cette attitude est en fait la meilleure car les sévices se font ainsi plus rares. Mes tortionnaires ne peuvent pas “entendre” le succès de leurs traitements, ce qui aurait certainement augmenté leur satisfaction à me torturer.
Mes compagnons en concluent que mes facultés intellectuelles diminuent. Je m'aperçois à leurs conversations qu'ils ont l'impression que je vois encore ce qui se passe autour de moi, mais que je ne comprends plus. Je ne les détrompe pas car cela me permet d'avoir la paix et de me refaire des forces pour survivre…
Je suis encore tout à fait capable de penser et de réfléchir, mais les mois passés m'ont déjà bien marqué : mes réflexes intellectuels sont beaucoup plus lents. Je repense souvent à ce que je faisais avant mon arrestation, ce qui ne m'empêche pas d'observer tout ce qui se passe autour de moi. J'en tire des conclusions et j'essaie de me comporter de telle sorte que mon attitude ne me vaille pas de nouveaux préjudices. Je me retranche derrière un mur de silence qui me protège souvent contre les attaques d'un garde malveillant. Plusieurs mois se sont écoulés depuis l'arrivée de l'étrange Pierre dans notre cellule. Finalement, un jour, deux gardes viennent le chercher pour le transférer dans une autre cellule. J'en éprouve un réel soulagement.

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