Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.
Un soir que nos portes étaient ouvertes et que j'étais installé
devant ma cellule en train de consommer mon maigre repas 1, une
chatte accompagnée d'un gros chat, traversant la cour à vive allure,
vint s'arrêter devant moi, mi-effrayée mi-curieuse. Je commençai
à la plaisanter :
« Si c'est à mon repas que tu en veux, je ne te le donnerai
pas car j'ai bien faim, moi aussi. Et je n'ai aucune possibilité
d'aller chercher à manger ailleurs, alors que toi tu peux aller
où tu veux. »
La chatte m'écoutait. Elle s'approcha davantage et avança vers
mon plat une patte d'abord timide puis, de plus en plus enhardie.
« Ma parole, dis-je, tu es audacieuse. D'ailleurs, je te baptise
Audace. »
A mon tour, j'avançai vers elle une main prudente pour tenter
de l'attraper ou de la caresser : elle se cabra et recula mais
ne s'enfuit pas. Nous nous observions. Je lui mis par terre une
petite poignée de riz, une tête de poisson et l'encourageai de
la voix à venir manger. Elle s'approcha en me fixant du regard.
Je fis semblant de ne pas la regarder, alors que je l'observais
du coin de I'il. Elle commença à manger et pendant qu'elle était
ainsi occupée j'en profitai pour la caresser : elle se cabra de
nouveau, tressaillit et recula un peu. A nouveau je me détournai
d'elle. Elle reprit son repas, sous l'il observateur, vigilant
et méfiant du chat qui l'accompagnait. La sentinelle arrivant
pour m'enfermer, Audace s'enfuit précipitamment avec son compagnon
et je réintégrai ma cellule.
Voilà comment nous fîmes connaissance Audace et moi ! Le lendemain,
elle revint, à la même heure, toujours accompagnée de son mâle.
Cette fois nous étions devenus « copains » : la glace était rompue.
Elle se laissait caresser. Je remarquai son compagnon prostré
à bonne distance, particulièrement jaloux. La scène de la veille
se répéta : la sentinelle, la fuite, la fermeture de la porte.
Je dormais déjà quand un petit bruit me réveilla. Je scrutai l'obscurité
et j'aperçus une petite masse qui sauta subrepticement dans mon
lit. C'était Audace : elle s'était glissée sous la porte et avait
pénétré dans ma cellule. Et, désormais, elle passera toutes les
nuits dans ma cellule. Elle est devenue pour moi plus qu'un compagnon,
un ami. Au petit jour elle s'en allait, de même qu'elle était
venue. Et quand, dans les derniers moments de ma détention, alors
que nous les anciens, nous étions relativement libres d'aller
et venir dans la cour du bloc, Audace passait toute la journée
en ma compagnie, me suivant partout. Je lui parlais, je lui faisais
des observations. Nous étions devenus intimes : je partageais
avec elle mon maigre repas et lui donnais la tête ou la queue
de poisson, quand il y en avait. Et dans mes moments de faiblesse
et de désespoir, je me confiais à Audace qui semblait me comprendre
et participer à mes angoisses, à mes troubles, à mes inquiétudes.
Elle restera avec moi, de longs mois et mettra bas dans « ma »
cellule. Parfois, un garde, un prisonnier, une bonne âme soucieuse
de ma libération, me conseillait de m'en débarrasser car elle
« contribuait à prolonger mon séjour dans ces lieux ». Un jour,
Fadama la trouvant dans ma cellule me lance :
« Toi, il faut chasser le chat-là… Le chat, c'est pas bon
surtout dans la prison. Si tu le chasses pas, tu vas rester longtemps
ici, go 2. » Moi je te dis : le chat, il prie et Dieu entend sa prière
et si tu es bon avec lui, il va prier pour que tu ne partes pas
d'ici go. Ça, je te dis il faut le chasser. »
Inutile de lui répondre. Il ne m'aurait pas compris, tout comme
je ne le comprenais pas. Nous évoluons dans deux mondes différents,
à deux niveaux différents. Mais un jour « ils » sont venus et
Audace a disparu… (voir infra Pazo).
Notes
1. Il y avait à Boiro, à partir d'une certaine époque, de nombreux
chats auxquels, devenu en quelque sorte le « curé du village »,
je devais toujours trouver un nom. Nous avions ainsi : Minouche,
Liberty, Diane, Belle, Tilda, Blanche. Eldorado…
2. Simple interjection.
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